Les mésaventures de l’avocat stagiaire

Dans un dossier pénal, la procédure est orale, l’avocat doit plaider. Sauf que la plaidoirie est un art qui ne s’apprend pas sur les bancs de la faculté. le jeune stagiaire est littéralement tétanisé et il ne peut que balbutier quelques phrases dénuées de tout sens. Le prévenu sera condamné, et il confiera à  son défenseur : «Franchement maître, seul, je m’en serais mieux sorti».

Au Maroc, la profession d’avocat est toujours très estimée puisque le nombre des praticiens a explosé ces dernières années, atteignant, pour la seule ville de Casablanca, le chiffre record (et provisoire) de plus de 3500 membres inscrits au Conseil de l’ordre. Ce chiffre est exceptionnel, si l’on considère qu’à la fin des années soixante-dix, ils n’étaient guère plus de 300 et même pas un millier en 1985.

Cette augmentation quasi exponentielle s’explique sans aucun doute par la réputation flatteuse que la profession s’attache à préserver, aux nombreux mythes qui l’entourent, et par l’image partout répandue du preux défenseur de la veuve et de l’orphelin.

Mais si les mythes ont souvent la vie longue, les réalités s’avèrent, elles, plus mitigées, et le quotidien fort compliqué. Tout d’abord une simple remarque, non dénuée de bon sens : plus il y a de personnes qui pratiquent un métier donné, plus il y a de risques de trouver parmi elles des «brebis galeuses», c’est-à-dire des individus peu rigoureux, se signalant par des attitudes discutables, des comportements louches ou non professionnels.

Il y a une raison à la prolifération de ce genre de personnes : la facilité (relative) d’accès à la profession, ouverte théoriquement à tout détenteur d’une licence en droit qui peut déposer sa candidature pour l’obtention du certificat d’aptitude à la profession d’avocat (Capa). S’il est reçu, le postulant intègre un cabinet d’avocat pour un stage (une formation plutôt) de deux à trois ans avant d’entrer dans l’arène.

Le praticien débutant ne maîtrise que peu de choses dans l’exercice quotidien de sa profession. Tout lui est étranger, nouveau, voire hostile et déroutant. Il connaît le droit, certes, on le lui a enseigné à l’université, mais cela demeure de la théorie pure, des conceptions abstraites ou des doctrines juridiques, qui sont déjà suffisamment complexes sur le papier, avant même  d’en aborder le volet pratique, et d’en envisager l’application concrète.

L’étudiant en droit a certes eu le temps de se familiariser avec des expressions aussi bizarres, ( «la grosse», désignant l’original d’un arrêt» ou «l’exequatur» concernant les jugements étrangers), tarabiscotées (comme la notion de «responsablitié sans faute»), ou carrément loufoques (le concept de l’incompétence des juges) ; il aura eu le loisir de vérifier qu’en droit, les termes doivent être précis, rigoureux et détaillés. Qu’un décès peut résulter de «coups et blessures ayant entraîné la mort… sans intention de la donner», ce qui est légèrement différent de «l’homicide involontaire», mais très éloigné du «meurtre avec préméditation» .

A l’université, ses professeurs auront longuement et doctement enseigné le droit pur basé sur la doctrine de Batifol, souligné la justesse de la jurisprudence dans l’affaire de la Barcelona Traction, sans oublier de citer les cas Nottebohm ou le dossier Lovera-Rinaldi …, mais omettront de lui préciser le rôle exact d’un greffier d’audience, la notion de taxe judiciaire ou d’ordre de recouvrement ; pas plus qu’ils ne le formeront à affronter un juge énervé en salle d’audience, un procureur imbus de sa personne ou un expert peu compétent !

Tout cela, notre jeune avocat doit l’apprendre sur le tas, et sur «le dos» des justiciables dont il est censé défendre les intérêts. Ainsi, lors d’une audience civile, le magistrat consulte le dossier d’une affaire et constate que les pièces devant étayer la demande ne figurent pas dans le dossier. «Avez-vous ces pièces, Maître», demande-t-il au stagiaire, lequel plonge le nez dans ses papiers, retrouve les documents demandés… et répond avec un grand sourire : «Oui  Votre Honneur». «Donnes-les lui», lui souffle un confrère derrière lui, ce que refuse de faire le jeune stagiaire, estimant qu’on lui tend un piège. L’affaire sera jugée irrecevable pour absence de documents appuyant la requête.

Dans un dossier pénal cette fois, la procédure est orale, l’avocat doit plaider. Sauf que la plaidoirie est un art, reconnu par Aristote, salué par Voltaire, mais qui ne s’apprend pas sur les bancs de la faculté. Notre jeune stagiaire est littéralement tétanisé et, lorsque le président lui donne la parole, il ne peut que balbutier quelques phrases dénuées de tout sens. Le prévenu sera condamné, et il confiera à son défenseur : «Franchement Maître, seul, je m’en serais mieux sorti» ! Puis afin de voir son client détenu, l’apprenti-avocat demande un permis de visite, qui lui est accordé par le parquet, et le voilà qui se rend à la prison … où on lui expliquera gentiment de retourner chez le procureur, faire signer et cacheter son permis, avant de revenir à la maison d’arrêt !

Et que dire de celui qui confond les délais d’appel, oublie de relever appel ou confond juge, greffier, expert, avec d’autres intervenants, comme les appariteurs, les huissiers ou les chargés de mission : il verra alors son dossier s’égarer dans les méandres du palais de justice, et il lui faudra bien de la patience pour le retrouver.

Espérons que les futurs avocats connaissent un meilleur sort, qui ne peut être basé que sur une formation totale et complète, les rendant compétitifs pour mieux assurer leurs missions d’assistance et de conseil.