Les maîtres du temps

On ne construit pas un patrimoine flambant neuf pour recomposer une histoire. Comme on ne devait pas non plus toucher une rente sur le passé ni tirer de la religiosité ambiante subsides et dividendes. Le temps n’appartient à  personne. Tous les méridiens qui quadrillent la face du monde et toutes les longitudes qui servent de repères se ressemblent sous le ciel de Dieu.

«Je ne sais rien de moi à l’avance, mes aventures arrivent quand je les raconte». C’est l’écrivain autrichien Peter Handke qui se décrit ainsi. Nous ne sommes en définitive que la somme de nos propres fictions,  c’est la mémoire qui nous fait, homme ou femme, porteurs de désirs d’avenir, de souvenirs du passé et de l’angoisse d’un présent pris en tenaille entre les deux premiers.

C’est en rangeant un vieux carnet de notes, par une après-midi dominicale et caniculaire du mois d’août et de Ramadan ensemble, que je suis tombé sur cet aveu de Handke. Je ne sais pas si c’est la meilleure période de l’année de l’hégire pour faire ce genre d’introspection, mais le mois d’août est propice au grand ménage dans les vieux  documents. Documents c’est trop dire, car ce ne sont en vérité que de vieilles coupures de presse, dont l’utilité à venir n’est jamais totalement prouvée : quelques notes éparses, des bouts de papiers griffonnés et une douzaine de post-it sous forme de pense-bêtes qui, au propre comme au figuré, ne collent plus à rien. Cependant, ce mini bazar en papier s’avère parfois utile -lorsqu’on tombe sur telle ou telle note utile-, mais on ne le découvre qu’une fois le ménage entrepris. Et voilà que je vous raconte moi aussi ce qui n’est en rien une aventure. Tout au plus une espèce de «making of» d’une chronique en devenir ou la tentative d’écrire sans évoquer le Ramadan et son folklore ambiant. Bref, une ruse d’écriture dans le but d’éviter absolument le marronnier ramadanesque : ces sujets récurrents de la presse dont ce mois de jeûne est un grand classique arborescent qui remonte à plus de quatorze siècles. Retrouvée une petite coupure, très récente celle-là, et grossièrement découpée dans le quotidien Le Monde du… vendredi 13 de ce mois. Elle évoque «la bataille du temps : la Mecque contre Greenwich». Sans être un de ces  superstitieux transis qui croient aux maléfices de certaines  dates historiques, et le vendredi 13 en est une de bien hystérique, l’article a attiré mon attention, d’où ce découpage. Le correspondant du journal à Londres relate l’opposition entre le système qui dicte le temps depuis plus d’un siècle: le Greenwich Mean Time (GMT), vestige du passé impérial et sujet de fierté des Britanniques, et le nouveau Arabian Standard Time (AST), matérialisé par une horloge géante construite à la Mecque. Selon le journaliste, «l’édifice est doté de tous les atours, comme l’attestent les deux millions d’ampoules électriques éclairant l’inscription «au nom d’Allah», présente sur chaque cadran de l’horloge…».

L’enjeu de cette concurrence temporelle saoudienne réside dans la volonté de donner l’heure musulmane à près d’un milliard et demi de fidèles à travers la planète. Bigre ! l’affaire est lourde de conséquences car il s’agit de savoir où est le centre de l’univers. Pour les experts saoudiens, au-delà des griefs  postcoloniaux contre un ancien empire chrétien, c’est bien  la Mecque qui bénéficie du meilleur alignement avec le pôle Nord. A Greenwich, on conteste bien entendu scientifiquement cette thèse et, ajoute le correspondant non sans ironie, les Britanniques disent avoir un autre atout : «Outre-Manche, l’heure, c’est l’heure. La ponctualité est une religion». C’est exactement le genre de bataille qu’il nous fallait en ces temps sans humour et  déjà perturbés par diverses volontés de puissance de par le monde. A ce train, qui empêchera  d’autres nations de décréter un jour, s’ils n’y pensent pas déjà,  que le centre de l’univers passe par chez eux. Ils auront alors, selon eux, vocation à devenir les maîtres du temps et partant de l’espace puis  de l’esprit des gens.

«La durée des œuvres, écrivait Valéry, est celle de leur utilité». Rien n’est plus vrai pour les œuvres d’art comme pour ces grands travaux utilitaires que les hommes ont entrepris depuis la nuit des temps et qui, parfois, remplissent les mêmes fonctions. Tel édifice historique est à la fois un symbole de puissance et de domination mais sera considéré plus tard comme une œuvre d’art. Tout cela pour dire que l’on ne construit pas un patrimoine flambant neuf pour recomposer une histoire. Comme on ne devait pas non plus toucher une rente sur le passé ni tirer de la religiosité ambiante subsides et dividendes. Le temps n’appartient à personne. Tous les méridiens qui quadrillent la face du monde et toutes les longitudes qui servent de repères se ressemblent sous le ciel de Dieu.

Le temps appartient donc à ceux qui le vivent, bien ou mal, même si comme disait Oscar Wilde : «Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains regardent les étoiles».