Les loups de Wall Street

Les adeptes d’une réforme du système bancaire voudraient limiter les bonus des banquiers, établir des pare-feu entre les différents départements bancaires, ou (de façon plus radicale) limiter la proportion des avoirs bancaires totaux détenue par une seule banque. Mais la seule solution durable est de simplifier le système financier.

«Quel commentaire édifiant sur le capitalisme du XXe siècle», songeait à haute voix le conférencier en développement personnel, Jordan Belfort, en pensant à sa vie passée de fraude, de sexe et de drogue. A la tête de la société de courtage Stratton Oakmont, il a grugé les investisseurs de centaines de millions de dollars au début des années 1990. Après avoir vu le film de Martin Scorcese, Le loup de Wall Street, j’ai été suffisamment intrigué pour lire les mémoires de Belfort sur lesquelles est basé le scénario. J’ai beaucoup appris.

Par exemple, l’escroquerie connue sous le nom de «pump and dump», le stratagème frauduleux qui a permis à Belfort et à ses acolytes d’empocher des millions, est bien plus compréhensible dans le livre que dans le film. L’idée est de racheter les actions de sociétés sans valeur au moyen de prête-noms, de vendre ces actions gonflées artificiellement à de véritables investisseurs, pour ensuite céder ses propres actions et ainsi provoquer la chute du cours et la ruine des autres investisseurs.
Ce ne sont pas seulement les petits investisseurs qui furent ruinés ; le plus frappant est la cupidité et la crédulité des riches qui se portèrent acquéreurs de la même camelote vendue par les «jeunes et stupides» courtiers que Belfort employait de préférence. Belfort était (est) de toute évidence un marchand enjôleur capable de vendre n’importe quoi, un brillant commercial avant que les drogues faussent son jugement.

Belfort, à nouveau en train de vendre l’élixir du succès après une brève peine de prison, avoue être honteux de son comportement passé ; mais je soupçonne qu’au fond de lui, son mépris pour ceux qu’il a filoutés pèse plus lourd que son remords. Dans un ouvrage récent, Le capital au XXIe siècle, l’économiste Thomas Piketty décrit la société Stratton Oakmont comme un exemple «d’extrémisme méritocratique», le point culminant d’une transition sur un siècle, de l’ancienne inégalité caractérisée par une fortune héritée et un style de vie discret à la nouvelle inégalité, avec ses primes faramineuses et une consommation ostentatoire.

Belfort a été décrit comme un Robin des bois pervers, volant aux riches pour lui-même et ses copains. Les riches appartenaient aux vieilles fortunes de l’establishment protestant, ayant oublié comment protéger leur richesse qui a donc été à juste titre confisquée par d’habiles étoiles montantes –principalement juives– suffisamment sans scrupules pour ne pas hésiter à les dépouiller. Mais la prévarication de Stratton Oakmont n’était, et de loin, pas une exception à Wall Street. Comme l’a précisé un ami proche, régulateur de la SEC, l’organisme américain de réglementation boursière, pendant 20 ans, lorsque je lui demandais quelle était l’ampleur de la fraude : «J’ai découvert qu’elle était omniprésente. Le système le permet trop facilement et la nature humaine fait que chaque partie y trouve son intérêt. La cupidité est la source de toutes les arnaques». Le loup de Wall Street était un prédateur, mais ce qualificatif vaut également pour toutes les respectables banques d’investissement qui vendaient à découvert les produits qu’elles proposaient et les banques de dépôt qui offraient des hypothèques à des emprunteurs insolvables, des hypothèques qu’elles ont ensuite reconditionnées en titres de qualité investissement. Ils étaient tous des loups déguisés en moutons.

Un système bancaire décent a deux fonctions : veiller à la sécurité de l’argent des déposants et faire se rencontrer les épargnants et les investisseurs dans le cadre d’arrangements mutuellement rentables. Les épargnants déposent leurs économies dans une banque parce qu’ils ont confiance qu’elle ne les volera pas, et garder cet argent en dépôt a un coût. Les accords que les banques arrangent entre créanciers et débiteurs sont la force vive des économies modernes et constituent des pratiques risquées qui justifient les rémunérations des banquiers. Mais l’argent gagné par les banquiers en sus du montant qui compense le service essentiel qu’ils rendent a été qualifié par le régulateur britannique Adair Turner de «gaspillage social», autrefois appelé «usure».

Ce n’est pas l’ampleur du système bancaire qui doit nous inquiéter, mais sa concentration et sa connectivité. Au Royaume-Uni, une proportion de plus en plus importante des avoirs bancaires a été concentrée dans les cinq banques les plus importantes. La théorie économique classique nous dit que les profits excessifs sont le résultat direct d’une concentration de la propriété.

La connectivité et les liens entre les banques. Ces liens peuvent être d’ordre géographique, comme à Wall Street ou dans la City de Londres. Mais ils sont devenus mondiaux avec l’invention des produits dérivés qui étaient supposés améliorer la stabilité de l’ensemble du système bancaire en répartissant les risques. En réalité, ils l’ont rendu plus fragile en établissant une corrélation entre les risques à une bien plus grande échelle. Comme le souligne un article publié par Andrew Haldane de la Banque d’Angleterre et le zoologiste Robert May, les produits dérivés sont analogues à des virus. Les ingénieurs financiers et les courtiers partageaient les mêmes évaluations des risques encourus.

Lorsque ces suppositions se sont révélées fausses, l’ensemble du système financier a été exposé à l’infection.

La concentration et la connectivité se renforcent mutuellement. Les deux-tiers de la croissance des bilans bancaires au Royaume-Uni représentent des créances interbancaires plutôt que des créances entre établissements bancaires et établissements non financiers. Un cas manifeste d’argent qui crée de l’argent. Les adeptes d’une réforme du système bancaire voudraient limiter les bonus des banquiers, établir des pare-feu entre les différents départements bancaires, ou (de façon plus radicale) limiter la proportion des avoirs bancaires totaux détenue par une seule banque. Mais la seule solution durable est de simplifier le système financier. Comme le disent Haldane et May : «Une homogénéité excessive au sein d’un système financier -toutes les banques faisant la même chose- peut minimiser le risque pour chacune des banques, mais optimise la possibilité d’un effondrement de l’ensemble du système». Tant que les banques pourront dégager un bénéfice de leurs transactions financières, elles continueront à multiplier les produits dérivés au-delà des opérations de couverture légitimes des acteurs non financiers, créant des produits redondants dont le seul but est de dégager des bénéfices pour leurs inventeurs et les courtiers.

Comment limiter les produits dérivés est aujourd’hui de loin le sujet le plus brûlant de la réforme du secteur bancaire, et la recherche d’une solution doit tenir compte du fait que l’économie n’est pas une science naturelle. Comme le précise May : «Les probabilités qu’un orage exceptionnel se produise tous les cent ans ne changent pas parce que les gens pensent qu’il est devenu plus probable». Dans le cas des marchés financiers, les probabilités varient en fonction de ce que pensent leurs acteurs. Moins ils doivent y réfléchir, mieux ce serait. Jordan Belfort avait raison sur un point : «Il est préférable que ceux qui se lancent dans la finance ne soient pas trop intelligents».