Les loups dans la bergerie

Que des artistes, de l’intérieur de la chrétienté, prennent des libertés avec un personnage aussi vénéré que le Christ, voilà  qui devrait, a posteriori, remettre les choses à  leur place dans la tête de certains musulmans et leur faire comprendre que, dans une société laïque, la liberté de création ne peut être entravée sous prétexte de sacrilège.

L’œuvre a près de 25 ans. Réalisée en 1987, Immersion piss Christ, de l’artiste américain Andres Serrano, a été montrée à maintes reprises, et dans de multiples lieux. Dimanche 17 avril, un commando a pris d’assaut la salle de la Collection Lambert, à Avignon, où elle était exposée. Injuriant et frappant le personnel de surveillance qui tentait de s’interposer, le groupe a détruit la photographie à coups de marteau, créant la stupéfaction et soulevant l’indignation des artistes en France.

Provocatrice, Immersion piss Christ l’est, incontestablement. Cette photographie, dont un exemplaire fut vendu récemment à 150 000 dollars, montre un crucifix immergé dans un bain d’urine et de sang. Son auteur, un Américain originaire du Honduras et élevé dans la religion catholique, reconnaît avoir une relation complexe avec la foi. Ainsi, à propos d’une autre de ses productions Blood Cross, où il a photographié une croix en plexiglas qu’il a rempli au préalable de sang de bœuf, l’artiste déclarait ceci : «Mon œuvre s’inspire de sentiments non résolus quant à ma propre éducation catholique qui m’aident à définir et à personnaliser ma relation avec Dieu». Que la démarche artistique de Andres Serrano puisse choquer des croyants et être d’un goût discutable, personne ne peut en disconvenir. Il n’en demeure pas moins que le vandalisme dont a fait l’objet Immersion piss Christ a profondément scandalisé en France, le monde culturel en particulier. «C’est une atteinte à un principe fondamental, la présentation de ces œuvres relevant de la liberté de création et d’expression qui s’inscrit dans le cadre de la loi», a déclaré le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, alors que de nombreux artistes prenaient la parole pour dénoncer ce qu’ils jugent être un acte inqualifiable.

Cette affaire nous renvoie naturellement à celle des caricatures du Prophète Mohammed. Montrer le Christ baignant dans de l’urine et du sang n’est pas moins provocateur que de présenter le Prophète Mohammed avec une bombe sur la tête. On se souvient à l’époque de la violence des réactions dans le monde musulman avec ces foules en colère dans les rues et ces indignations exprimées à l’échelle des Etats. Là, ce n’est pas l’œuvre mais l’acte de vandalisme qui suscite la condamnation officielle et la levée de boucliers. Dans l’affaire des caricatures, l’hystérie déclenchée venait de ce que celles-ci ont été vécues comme une insulte à l’islam et une attaque délibérée contre les musulmans. En dehors du milieu catholique intégriste, Immersion piss Christ, en 25 ans d’existence, si elle a été perçue comme blasphématoire à l’égard du Christ,  n’a pas été considérée comme une agression contre le christianisme. Que des artistes, de l’intérieur de la chrétienté, prennent des libertés avec un personnage aussi vénéré que le Christ, voilà qui devrait, a posteriori, remettre les choses à leur place dans la tête de certains musulmans et leur faire comprendre que, dans une société laïque, la liberté de création ne peut être entravée sous prétexte de sacrilège.

Sur le plan maintenant plus strictement politique, le passage à l’acte de ce groupuscule intégriste, dans la conjoncture française actuelle, ne peut être le fruit du hasard. Des éditorialistes français ont aussitôt fait le lien entre la destruction de Immersion piss Christ et l’atmosphère délétère installée dans l’Hexagone avec la stigmatisation des musulmans, les débats autour de «l’identité nationale» et la montée fulgurante du Front national. L’insistance avec laquelle certains, à droite, le Président de la République en tête, rappellent à tout bout de champ «les valeurs chrétiennes» de la France finit par faire son effet. Alors que le but proclamé est de défendre la laïcité, c’est au contraire le retour des loups dans la bergerie que l’on provoque, avec un réveil de l’intégrisme catholique. Vu sous cet angle, les crispations et les rejets suscités par les prières dans la rue ou par le port de la burqua, prennent un sens. Des siècles durant, la France fut «la fille aînée de l’Eglise» du fait de la puissance  de son clergé. La laïcité dans ce pays est le fruit d’un combat de très longue haleine, qui s’est étalé sur près de deux siècles. Qu’aujourd’hui les laïcs français aient des inquiétudes quant aux régressions que le radicalisme islamique pourrait induire dans leur société, cela peut se comprendre. La destruction de l’œuvre de Andres Serrano montre qu’en temps de crise les extrémismes sont toujours à l’affût. D’où la difficulté de faire sa place à l’autre en attendant de lui de réaliser une mue que l’on a mis soi-même des siècles à parachever.