Les livres se parlent

«Un roman n’est jamais qu’une philosophie mise en images». C’est ce qu’Albert Camus avait écrit dans une recension du premier roman de Jean-Paul Sartre, «La Nausée».

Tout cela était bien avant la brouille qui avait séparé ces deux écrivains qui ont marqué leur époque. Sartre était considéré comme le maître penseur de toute une génération d’intellectuels engagés, qui plus est, doté d’un statut de philosophe «officiel», car agrégé et normalien sorti major de sa promotion. Camus, lui, n’était qu’un penseur non diplômé auquel la tribu sartrienne déniait tout bonnement la qualité de philosophe. Les courtisans de Sartre, sévissant sous sa férule dans sa revue «Les temps modernes» et ailleurs, se répandaient en critiques acrimonieuses dont la plus haineuse est un pamphlet plein d’aigreur publié sous ce titre se voulant sarcastique : «Camus, philosophe pour classes terminales» (Editions Balland. 1970). Si le nom de l’auteur de ce libellé, Jean-Jacques Brochier, est tombé dans l’oubli (sauf peut-être pour ceux qui ont encore en mémoire les numéros en noir et blanc du «Magazine littéraire» des années 80 du siècle dernier), Camus, lui, est plus que jamais d’actualité pour une large partie de l’humanité. Mais arrêtons-nous un peu sur la prose assez pauvre et de mauvaise foi de Brochier qui estimait que le succès de «l’Etranger» de Camus, roman en poche le plus vendu à ce jour à travers le monde, n’est dû qu’à un concours de circonstances. «Si ‘‘L’Etranger’’ suscita si vite une telle admiration, écrivait-il, c’est parce que le ton en était neuf, mais sans doute aussi parce qu’il arrivait à une époque où les lecteurs étaient sous-alimentés. Quand on le relit aujourd’hui, on comprend mal l’importance qui fût accordée à ce livre en 1943».

Philosophe ou pas, qu’importe ! car pour des millions de lecteurs à travers le monde, il était un excellent romancier et un bon auteur de théâtre, bref un créateur exprimant l’engagement de sa pensée par l’art. Il est donc ce penseur lucide qui aura fait démentir les oracles, sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, d’un système philosophique triomphaliste et de son pendant idéologique forgé de certitudes et érigé en dogme. En tout état de cause, Albert Camus ne s’est jamais pris pour un philosophe. «Pourquoi suis-je un artiste et non un philosophe, s’est-il un jour interrogé ? C’est que je pense selon les mots et non selon les idées». Mais n’est-ce pas d’abord cela qui attire les nombreux lecteurs de Camus depuis …les classes terminales et au-delà ?

Du temps où la philo était enseignée, disons «normalement», dans nos lycées dits «Type marocain», par opposition aux lycée de la Mission française, Camus et Sartre n’étaient pas au programme de nos classes terminales. Mais le prof de philo, tout en respectant les cours sur les courants philosophiques, les concepts et les philosophes qui ont marqué l’histoire de la pensée, ne manquait pas de nous signaler la lecture de tel ou tel auteur contemporain. Chacun de nous autres futurs bacheliers le faisait selon ses moyens et en fonction de la disponibilité des ouvrages conseillés. C’est souvent à travers les rayonnages de la bibliothèque du Centre culturel français de la ville qu’on faisait notre «école buissonnière» en toute impunité et sans bourse délier. Classé par ordre alphabétique, Camus était là, visible, à portée du regard et à hauteur d’homme, alors qu’on devait se baisser pour dénicher Sartre. Une fois dehors, «L’Etranger» sous un bras et sous l’autre «La Nausée», on se hâtait pour rentrer à la maison afin de lire et de relire ces deux romans pour n’y trouver, finalement, que des mots, toujours des mots et point de philosophie. La vérité c’est que l’on ne savait pas encore ce qu’était une philosophie. Mais on faisait semblant de comprendre. Surtout lorsqu’on nous expliquait que dans «l’Etranger» comme dans «La Nausée», Meursault et Roquentin, les deux personnages de Camus et de Sartre, ont tous deux pris conscience de l’absurdité de l’existence en constatant que tout ce qui les entourait n’était que contingence, c’est-à-dire que tout cela pouvait exister ou pas, pouvait être ou ne pas être…En fait, on n’y comprenait toujours rien, mais on essayait d’y trouver du sens en se faisant des nœuds dans le cerveau. Bien plus tard, on comprendra, comme disait Camus dans ses Carnets, que si le roman n’est qu’une philosophie mise en images, «dans un bon roman, toute philosophie est passée dans les images». Ainsi, dans «La Nausée», Roquentin marche dans une ville française grise et pluvieuse, Bouville. Il arpente ses rues sous la pluie, s’ennuie, écrit son journal, lit, va au café, n’a pas d’amis. Lassé de Bouville, il rentre à Paris et tente d’y trouver un sens à sa vie. Même ennui chez Meursault, dans l’Algérie alors française, qui apprend la mort de sa mère par un bref télégramme. Il assiste aux funérailles, il ne ressent aucun chagrin, il fume et boit du café. Le lendemain, il se promène, va à la plage. Le soleil tape fort, il rencontre un Arabe et, sans mobile apparent, le tue d’un coup de révolver. Condamné à mort, il sera exécuté. Finalement, les deux ouvrages se parlaient et disaient des choses différentes, sous des cieux différents, usant d’images différentes afin d’illustrer les mêmes idées. Ici, un roman philosophique et fictif où le personnage principal est inondé de soleil et d’ennui ; et là, un livre quasi autobiographique où le narrateur promène son ennui et son spleen sous un ciel bas et lourd. Les deux romans se parlaient, doucement, secrètement et nous étions quelques-uns à tendre l’oreille à leurs paroles secrètes et parfois inintelligibles. Dans le même ordre d’idées, et dans un autre roman tout aussi philosophique, «Le Nom de La Rose», Umberto Eco fait dire à un de ses personnages : «Jusqu’alors, j’avais pensé que chaque livre parlait des choses, humaines ou divines, qui se trouvaient hors des livres. Or, je m’apercevais qu’il n’est pas rare que les livres parlent de livres, autrement dit, qu’ils parlent entre eux…».