Les inégalités de revenus : une zone d’ombre

Les enquêtes sur le niveau de vie des ménages
comparent la somme des dépenses réalisées par
les 10% de ménages les plus pauvres (premier décile)
à  la somme correspondante pour les 10% de ménages
les plus riches (dernier décile). Ce calcul montre que l’éventail est de 1 à  12 (ce qui signifie que, lorsque
le décile pauvre a une dépense de 1, le décile riche
a une dépense douze fois plus élevée). Ces inégalités
ont quelque chose d’inconvenant.

«Chacun en a sa part et tous l’ont en entier». Seul l’amour d’une mère, avec l’appui du talent poétique, peut réaliser ce miracle. Dans le domaine des revenus, la réalité est plus prosaïque. Pourtant, il y a toujours quelque chose à prendre dans la parole inexacte mais fulgurante du poète.

Et pour nous, en tout cas ceci, qui est important : le premier visage d’une société est façonné par la manière dont ses revenus se répartissent. Sur ce point, au Maroc, de grandes zones d’ombre. Il y a quelques statistiques, mais, apparemment, il y a plus d’omissions. Qu’on en juge : arithmétiquement, en tout cas, le revenu national divisé par le nombre de Marocains donne à chacun, en moyenne, un revenu annuel d’environ 18 000 dirhams.

Les enquêtes sur le niveau de vie des ménages mettent en lumière les écarts entre les déciles extrêmes. En clair, cela signifie qu’elles comparent la somme des dépenses réalisées par les 10% de ménages les plus pauvres (premier décile) à la somme correspondante pour les 10% de ménages les plus riches (dernier décile).

Ce calcul montre que l’éventail demeure toujours largement ouvert. L’éventail est de 1 à 12 (ce qui signifie que, lorsque le décile pauvre a une dépense de 1, le décile riche a une dépense douze fois plus élevée).

Ces inégalités ont quelque chose d’inconvenant. Surtout que la valeur de ces indicateurs est très relative. Il s’agit de la dépense. Elle ne rend pas compte de la véritable distribution primaire des revenus, c’est-à-dire spontanée, dans l’économie et la société. Toutefois, les informations dont on dispose, si partielles soient-elles, nous renseignent sur la biologie de nos revenus.

Certaines «lois» dans la distribution et l’évolution des revenus des Marocains n’évoluent pas avec le temps. La première est celle du nombre : les revenus moyens varient avec la taille du ménage. Explication probable : parmi les personnes composant le foyer, plusieurs contribuent à accroître le revenu.

Comme un être vivant, le revenu grandit, plafonne puis se rétracte. La société des revenus imite ainsi la société de l’homme productif. Monter jusqu’à la maturité à coups d’efforts et de production, puis sentir ses efforts décroître, revenir enfin à «l’adolescence du revenu».

C’est en tout cas ce qui ressort de la statistique. Ce que la dimension du temps fait subir au revenu, celle de l’espace le fait plus encore : en chiffres bruts, le revenu moyen par ménage est, en moyenne, plus élevé de 80% dans la région du Grand-Casablanca que dans le reste du Maroc.

Dans leur brutalité, ces chiffres confirment le déséquilibre territorial national. Tout se passe comme s’il y avait deux mondes de revenus, les salariés et les non-salariés. Chez les premiers, la dispersion reste modérée et, d’ailleurs, l’essentiel des moyens d’existence vient d’une seule catégorie de rémunérations.

Dans le monde des seconds, les écarts entre les revenus sont parfois considérables (notamment dans le secteur agricole), et le revenu est, la plupart du temps, le résultat de plusieurs rentrées d’argent.

Les revenus et les fortunes souffrent d’un dramatique défaut d’information. Mais, dans ce domaine, le plus urgent n’est pas de connaître toute la vérité. C’est, au moins, de réduire l’ignorance.

Ainsi, l’on devine qu’entre le zéro de la misère et l’infini de l’opulence, matérialisé par le dernier horizon visible des 10 millions de dirhams par an, trois ou quatre fleuves principaux traversent le paysage, où ils découpent des régions d’inégale importance, comme dans certains tableaux du purgatoire ou de l’enfer, chez les primitifs italiens ou hollandais.

Le premier fleuve stagne à 25 000 dirhams de revenu annuel, et délimite la plaine désolée du minimum vital. Le deuxième s’écoule à 100 000, dans la région cultivée mais avare de l’honnête médiocrité. Le troisième, qui bruisse à 1 million de dirhams, arrose des berges honorables.

Celui des 10 millions, déjà cité, étincelle à l’horizon, avec lequel il se confond. Il est inaccessible à la plupart des Marocains. Ce paysage, dans son extrémisme, a quelque chose de cruel et d’inquiétant si l’on songe à quelques exemples dans l’histoire économique et sociale de pays voisins.