Les incertitudes du monde arabe

Depuis l’avènement du « printemps arabe », les économies arabes, déjà  fragilisées par une dépendance aux importations et un faible secteur productif, ont accusé un manque à  gagner appréciable, dû principalement à  la chute du tourisme, au ralentissement des transferts et à  l’assèchement des investissements étrangers.

Les soulèvements des peuples arabes en 2011 ont porté à croire que cette région du monde, après l’Europe de l’Est et l’Amérique Latine, allait à son tour entrer dans l’ère de la démocratisation. Plus de deux après, aucun bilan ne peut être encore dressé, tant les processus de changement sont peu définis, tant les évolutions restent fragilisées, tant la situation demeure marquée par l’incertitude et la violence. L’effondrement de quelques systèmes autoritaires a révélé la crise d’une réalité sociale dont les dysfonctionnements, déficits et blocages rendent plus complexes les processus de transition. La résurgence des tensions communautaires qui ravivent de vieilles rivalités ethniques et mettent en évidence de profondes fractures sociales, accentue l’instabilité d’une région déchirée par tant de conflits. Au-delà des répercussions politiques, les bouleversements intervenus dans le monde arabe ont mis en lumière l’échec patent de modèles de croissance économique qui, au mieux, ont débouché sur une croissance sans développement.

Depuis l’avènement du «printemps arabe», les économies arabes, déjà fragilisées par une dépendance aux importations et un faible secteur productif, ont accusé un manque à gagner appréciable, dû principalement à la chute du tourisme, au ralentissement des transferts et à l’assèchement des investissements étrangers. Ces économies se retrouvent plongées dans une crise aiguë qui risque de les maintenir dans la récession tant que persistent l’instabilité, l’insécurité et la violence et qu’elles continuent à souffrir d’une absence de vision stratégique. Avec des taux d’ouverture parmi les plus élevés dans le monde, ces économies sont particulièrement vulnérables aux chocs extérieurs. Le ralentissement de la demande externe exerce une pression  sur laquelle les gouvernements n’ont aucun contrôle. Il coûte quelques points de croissance avec son cortège d’effets induits : sous-utilisation des capacités de production et des milliers d’emplois perdus. L’ampleur des chocs est difficile à estimer. Elle génère à court terme un impact sur le budget et les balances des paiements. La marge de manœuvre de la politique économique est réduite. Car si quelques Etats disposent de réserves, les économies sont de petite dimension et leur croissance demeure tirée par les exportations. Les interdépendances avec le reste du monde, et notamment les économies européennes, se révèlent plus fortes que jamais : à court terme, les conditions de sortie de crise se trouvent, en apparence, hors de la région.

Les nouveaux «pouvoirs» islamistes font face à des revendications pressantes dans un contexte de fragilités économiques structurelles: un chômage endémique, touchant les jeunes diplômés, des inégalités sociales et régionales fortes. Ces gouvernements, qui ont pris en charge des problèmes complexes tant sont nombreux les dysfonctionnements et les blocages de toute nature, semblent d’abord préoccupés par le déploiement d’un discours religieux et moraliste. Ils gèrent les perceptions et le ressenti de l’opinion publique et semblent s’accommoder par ailleurs de la philosophie économique libérale et de l’économie de marché. Tous ces gouvernements ont pris, dans l’urgence, des mesures à caractère social. Ces mesures ne seront pas suffisantes pour transformer un mode de développement. 

Dans le contexte actuel, l’avenir de ces pays est flou. Ils font face à une triple incertitude : politique, économique et sociale. Les autorités de transition sont confrontées à la nécessité de concilier l’aspiration légitime à un changement social et la stabilité politique. Le redressement des économies s’avère une entreprise délicate. Il exige une réponse claire à une question cruciale : comment concilier entre les  urgences sociales et les réformes de long terme. Un risque pointe derrière cette question : celui de pays qui ne parviendraient pas à enclencher un nouveau cycle économique, qui resteraient perpétuellement en émergence, au bord de basculements qu’ils n’effectueront pas, soit parce que leurs partenaires traditionnels n’insufflent pas une dynamique de coopération suffisante, soit parce que les voisins eux-mêmes ne perçoivent pas l’intérêt d’une dynamique d’intégration Sud-Sud, soit encore parce que les élites trouvent plus avantageux de cantonner les évolutions à un certain seuil pour préserver des équilibres politiques. Et même si la nouvelle élite parvenue au «pouvoir» est plus à l’écoute de la rue, imprégnée de valeur religieuse et de moralisme, elle reste peu préoccupée, au final, de promouvoir un mode de développement endogène durable, ainsi qu’un mode politique plus représentatif, respectueux d’une répartition plus équilibrée des ressources et du bien-être. Plus qu’un modèle en émergence, les pays arabes sont dans une situation hybride, un laboratoire d’essais.