Les incertitudes de la rentrée économique

Primo, il n’est pas sûr que la croissance puisse atteindre
le niveau de 2003 ; secundo, même en cas de reprise économique, il n’est pas sûr que l’emploi repartira ;
tertio, la pauvreté «laborieuse», celle qui concerne
les personnes qui travaillent, s’amplifie.

Si les économistes ne se trompent pas, la rentrée est incertaine sur le front de la conjoncture. Il n’est pas sûr que la croissance puisse atteindre le niveau de l’année écoulée. A une demande intérieure qui se tient à peine passablement, s’ajoutent des perspectives peu claires sur le plan du commerce extérieur. Le retour de la croissance en Europe est timide. Il laisse supposer une légère reprise des importations européennes, reprise qui peut être favorable à nos produits. Mais, l’économie nationale ne semble pas bien placée de ce point de vue, avec une détérioration de sa compétitivité, liée à une hausse des coûts et des prix moindres chez nos principaux concurrents. Si ce scénario défavorable se réalise, le Maroc pourra difficilement se maintenir dans un sentier de croissance soutenue et récupérer des marges de manœuvre budgétaires. De quoi faire monter le chômage et creuser le déficit.
Pour soutenir la reprise de l’activité, que peuvent faire nos dirigeants? La croissance dépend fortement de la conjoncture internationale et les instruments de politique économique sont sous contrainte. Cela ne signifie pas pour autant qu’on ne peut rien faire. On peut agir sur les structures de l’économie (qualité de la main-d’œuvre, investissement plus soutenu) et assurer un meilleur réglage de la politique économique. Les marges de manœuvre sont étroites, mais elles ne sont pas négligeables.
L’autre enjeu de la rentrée est l’emploi. Le chômage abime ceux qui en sont victimes en les paupérisant, en les privant d’avenir et en rendant obsolète leur savoir-faire et leurs connaissances professionnelles. Et il incite les employeurs à trier et à rejeter ceux qui leur paraissent les moins employables, premier pas vers l’exclusion, au lieu de les pousser à investir dans la formation et la qualification de leur personnel.
L’emploi est certainement l’enjeu le plus difficile à tenir, car le contenu en emploi de la croissance s’est affaibli. Même si la reprise économique est appuyée, il n’est pas sûr que les créations d’emplois repartent à allure sensible. Les capacités de production actuelles des entreprises ne sont pas pleinement utilisées. Il n’est pas sûr non plus que les personnes à la recherche d’un emploi seront embauchées, faute de qualification ou d’expérience.
Il faut donc agir sur trois fronts : celui des créations d’emplois, ce qui passe par une reprise de l’activité économique ; celui de l’accompagnement, ce qui implique de gros moyens de formation pour acquérir une qualification reconnue ; et celui de l’incitation en direction de l’entreprise, pour qu’elles embauchent. Cela coûtera cher, mais c’est le prix à payer pour mettre en œuvre une politique active de l’emploi.
La cohésion de la société marocaine a été mise à mal par des décennies de chômage de masse. Celui-ci a tiré vers le bas les revenus des exclus et multiplié les mauvais emplois, essentiellement dans le secteur informel. Environ une personne sur six vit aujourd’hui dans un ménage qui doit boucler ses fins de mois avec un revenu moindre que celui d’un smigard. Or, le Maroc s’est fixé comme objectif d’éradiquer la pauvreté. A cette fin, il a injecté des ressources importantes dans une stratégie sociale dont l’impact s’est révélé fort limité. La pauvreté a diminué chez certaines catégories et augmenté chez d’autres. La pauvreté urbaine prend de l’ampleur. La «pauvreté laborieuse», celle qui concerne les personnes qui travaillent, devient importante. Depuis des années, l’amélioration de l’emploi n’a guère profité à ceux qui ne trouvent que des petits boulots entrecoupés de périodes de chômage. La précarité continue de progresser, même si c’est moins vite qu’avant.
Maîtriser les nouvelles formes d’exclusion suppose que les revenus des pauvres progressent plus vite que l’ensemble des autres revenus. Un objectif qui va à l’encontre des mécanismes spontanés du marché.
Cela ne se fera pas tout seul. Cela implique la nécessité d’ajuster les dispositifs de la politique de lutte contre la pauvreté. D’abord en renforçant l’insertion dans des activités génératrices de revenus. Ensuite, en soutenant l’accès à un logement décent, condition de toute lutte contre la précarité d’existence. Enfin, ens’attaquant à l’échec scolaire, source première des difficultés d’insertion durable sur le marché du travail