Les images du Maroc du futur

Que de fois le Maroc a été pris en flagrant
délit de prospective erronée. Faire de la prospective stratégique demande un art et une manière.
Il ne s’agit pas seulement de déceler,
par une expertise confirmée,
les tendances probables qui continueront à  peser
sur la société marocaine.

Prévenir, c’est guérir, assure l’aphorisme, à  forte connotation médicale. Mais comment prévoir, anticiper, escompter les formidables changements de notre environnement pour espérer en atténuer les maux à  défaut de véritablement les soigner. C’est à  cette gageure que s’attaque la prospective, cette discipline relancée en son temps (dans les années 50, déjà ) par Gaston Berger, et qui consiste à  regarder le plus loin possible, en tentant d’éviter faux-semblants et effets miroirs. Une démarche qui tranche avec la futurologie de bazar véhiculée par de trop nombreux fascicules hâtivement classés dans la même catégorie. A l’heure o๠le Plan est en crise d’identité et o๠le budget nous enferme dans le «court termisme», il est urgentissime de prendre de la hauteur pour mieux saisir les images du Maroc futur.

Le Haut commissariat au Plan a lancé un cycle de réflexion sur le Maroc 2030. Histoire de sensibiliser les acteurs publics et privés à  la prospective. Mais aussi, première avancée vers l’ancrage de cette démarche, comme mode de réflexion en amont des décisions publiques. Le rapport du cinquantenaire n’était pas en reste, il ne s’est pas cantonné dans le diagnostic. Au-delà  de son analyse des transformations profondes de la société et de l’économie, il a appréhendé les nouveaux risques économiques ou sociaux et de nouvelles opportunités. Chacune de ces deux initiatives, sur la base de réflexions fort riches, a identifié les enjeux à  relever pour progresser vers un développement durable et solidaire : les mutations intergénérationnelles, l’entrée dans l’économie du savoir, les réformes à  promouvoir en vue d’améliorer le fonctionnement de l’action publique. Un point commun entre ces deux exercices, les perspectives du Maroc dépendent essentiellement de deux facteurs : l’impact des évolutions de son environnement national et international et la qualité et l’opportunité des orientations et des choix faits par les responsables dans les domaines politique, économique et social.

Là  est le problème. Comment éviter les erreurs de prévision qui ont conduit, par exemple, les responsables à  spéculer en 1974 sur une hausse durable des prix des phosphates et à  programmer des projets publics démesurés ? Comment éviter, également, de se laisser éblouir par la «saga des mirages», qu’il s’agisse de l’emballement irraisonné pour les schistes bitumineux, de la maladie du diplôme (le pays souffre plutôt d’une pénurie de professionnels) ou encore du mythe de la grandeur historique alors que le véritable critère est celui de la performance. Que de fois le Maroc a été pris en flagrant délit de prospective erronée. Faire de la prospective stratégique demande un art et une manière. Il ne s’agit pas seulement de déceler, par une expertise confirmée, les tendances probables qui continueront à  peser sur la société marocaine qu’elles concernent la croissance irrégulière et inégale, la nouvelle donne compétitive déclenchée par l’irruption de nouvelles technologies ou les handicaps à  la modernisation du secteur agricole, etc. Il ne s’agit pas, non plus, de faire mention du problème clé auquel se trouve confronté le Maroc: la panne de l’ascenseur social. Une démarche prospective est avant tout un mode d’activation des espaces institutionnels de la concertation publique. Au Maroc, ces espaces sont nombreux. Ils sont tous en panne de fonctionnement ou à  l’état fantomatique. Le nombre de Conseils supérieurs en veilleuse ne se compte pas. Le Conseil économique et social est resté à  l’état d’article de la Constitution.

Les acteurs sont en attente de repères et de relance de la concertation organisée sur trois questions centrales : que veut l’Etat et quelle évolution conçoit-il pour lui-même ? La question récurrente est à  nouveau posée du «décalage» perçu comme s’accroissant entre le «pays réel» et le «pays institutionnel». Quels sont les modes de gouvernance à  promouvoir pour assurer à  la fois efficacité, identité, démocratie ? La réponse à  ces questions appelle une évaluation des institutions et des politiques publiques. Son processus d’élaboration devra être suffisamment large, pluraliste et ouvert pour faire apparaà®tre les changements politiques à  anticiper ou à  organiser. Autrement, ça sera l’Etat qui parlera à  lui-même, qui se projettera dans l’avenir en usant et abusant de la contribution des savants.