Les grandes servitudes

Alors que partout dans le monde, les écoles et
les espaces éducatifs sont érigés au cœur de la cité, on
a construit ces fameuses «iîdadiate» (collèges) moches
et inhospitalières pour former une haie d’horreur pour
les trains qui passent

Il est de grandes dignités qui ne peuvent être que des servitudes. C’est à quelques mots près ce qu’a écrit on ne sait quel penseur dans un texte lu il y a quelque temps. On glane parfois des bribes de propos au hasard de lectures buissonnières (ou ferroviaire pour les «navetteurs» du rail marocain) et la mémoire n’en restitue que ce qu’elle désire et lorsqu’elle le désire. Mais c’est souvent au cours d’une rêverie au gré du rail, dans un compartiment vide d’un train sifflant sous un ciel bas et lourd, que les réminiscences recomposent des souvenirs. Ce filage de la mémoire est salvateur car il permet une conversation avec soi et autorise toutes les audaces intellectuelles. Ils laissent poindre aussi une douce mélancolie qui se nourrit de ces mornes paysages traversés par le train.
A ce propos, qui n’a pas remarqué sur nombre de nos lignes de chemins de fer à travers le pays les édifices qui nous servent de paysages : ces collèges et écoles érigés sur des terrains vagues traversés par le bruit des trains ? D’autres municipalités ont choisi d’y loger aussi des cimetières ou d’y laisser pousser des bidonvilles bordant les lignes ferroviaires. Et c’est ainsi que la transmission du savoir cohabite avec la mort et le dénuement dans une promiscuité désolante ponctuée par le grondement des locomotives. On sent une volonté d’exclusion inscrite dans une gestion urbaine de la collectivité qui révèle l’état d’esprit des décideurs. Les experts diront que c’est le foncier qui détermine le choix de ces terrains bon marché. Admettons cette explication économique avec un doute sur les arrières pensées politiques. Alors que partout dans le monde, les écoles et les espaces éducatifs sont érigés au cœur de la cité, on a construit ces fameuses «iîdadiate» (collèges) moches et inhospitalières pour former une haie d’horreur pour les trains qui passent.
En fait, depuis la fin des années 70, lorsque les lycées et surtout les universités ont été considérés comme des lieux de contestation, il y eut volonté de confiner la jeunesse hors des murs des villes. Plus tard, l’augmentation croissante des effectifs aidant (ou n’aidant pas), cette mise à l’écart est devenue la norme sous de nombreux prétextes et à la faveur de plusieurs magouilles autour du foncier. Ce fut les années 80 de la genèse – pour paraphraser et saluer notre ancien prof d’économie Lahbabi, auteur des Années 80 de notre jeunesse -de l’exclusion et des ajustements structurels et culturels avec ou sans le Programme du FMI. Le fameux P.A.S (passe, passe, passera, le dernier restera comme dit la comptine des enfants), n’aura pas fait que des malheureux.
Après cette petite incursion amicale dans la rubrique de notre confrère et ami chroniqueur, Larabi Jaïdi, il est temps de revenir à nos trains mélancoliques qui traversent le quotidien de cette humanité morte ou vivante. Tout est parti de cette réflexion sur la dignité qui se mue en servitude dans le compartiment vide d’un train qui siffle sous les pluies bienfaitrices, forcément bienfaitrices comme de bien entendu.
Dans une des ses sorties philosophiques, Camus affirme que «la servitude est la passion la plus forte du XXe siècle». Par ailleurs, pour lui l’art de bien gouverner – mais peut-être aussi l’art de bien vivre en général – consiste à concilier liberté et justice. On sait ce qu’il advint de cet art lorsqu’il fut contraint de choisir entre le combat juste de la résistance algérienne pour la liberté dans les années cinquante et sa mère pour laquelle il craignit un attentat aveugle dans un marché de la ville. Dans son fameux discours de la cérémonie de l’Académie Nobel à Stockholm il déclara : «Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère», introduisant ainsi une autre valeur supérieure à la liberté et la justice. Tout philosophe qu’il est, Camus n’en est pas moins homme cultivant un amour filial comme tout un chacun. Et c’est dans Le mythe de Sisyphe qu’il admet : «Nous finissons toujours par avoir le visage de nos vérités».
Et comme on a évoqué les trains, on va conclure, sans crier gare, avec un peu de poésie parce qu’il n’y a pas que la philo qui traite de la servitude. Et quoi de plus marrant, pour nous changer les idées, qu’un extrait de Prévert taquinant la rime et le calembour sur le thème d’une certaine servitude du temps et des trains qui passent :
Le temps nous égare
Le temps nous étreint
Le temps nous est gare
Le temps nous est train.