Les gourous se sont gourés

Avec une seule introduction en bourse en 2012 (Afric Indutries SA) et en 2013 (Jorf Lasfar Energy Company), les entreprises marocaines ne se sont manifestement pas tournées vers la bourse.

La Bourse de Casablanca vit, depuis 2008, une atonie durable du marché. Durant les cinq dernières années qui ont précédé la crise, la capitalisation boursière avait été multipliée par cinq. Le rendement annuel moyen des investisseurs avait, lui, passé à 15% (l’un des plus élevés au monde). Le fléchissement de la Bourse des valeurs de Casablanca ne devrait pas être considéré comme une tendance irréversible, mais comme une simple correction, disaient les gourous.

Une correction s’imposait. Avec la propagation de la crise financière sur tous les marchés, beaucoup d’investisseurs étaient devenus prudents. La crise financière internationale s’est résorbée, mais la relance du marché ne s’est pas produite. Pourtant, la croissance du PIB du pays tourne autour de 4,5% en moyenne annuelle depuis la crise, et le taux d’inflation est passé de 3% à 1,5%, ce qui constitue un environnement macroéconomique favorable au marché financier.

Une série de mesures ont été engagées par les pouvoirs publics pour stimuler les transactions boursières, réguler les cours.  Ces mesures n’ont pas eu les effets escomptés sur l’activité. La bourse a aussi établi une stratégie étalée sur la période 2009-2015 pour insuffler une nouvelle dynamique à son marché. Il s’agissait de développer l’offre de capital en atteignant 150 entreprises cotées en 2015 contre 76 en 2008 ; accroître la demande de capitaux en développant fortement l’attractivité de la bourse auprès des investisseurs individuels pour arriver à 500 000 investisseurs en 2015 au lieu de 150 000; et enfin stimuler l’activité et le volume des transactions avec pour objectif d’enregistrer une hausse allant de 40 à 50% en termes de liquidité. Près de 500 entreprises ont été identifiées. Des «road show» ont été organisés depuis 2010, dans les principales villes, dans le but d’encourager les PME à s’introduire en bourse. La place souhaitait devenir le point d’attache pour les investisseurs des Etats-Unis, d’Asie et du Moyen-orient qui cherchent des opportunités pour diversifier leurs investissements.

Nous sommes en 2015. La Bourse des valeurs de Casablanca tablait sur l’accroissement du nombre des sociétés cotées pour améliorer son offre papier et attirer plus d’investisseurs individuels actifs. La stratégie tracée n’est pas parvenue à fournir aux investisseurs un marché performant, liquide et transparent, à même d’accélérer le développement du marché. Aucun des trois grands objectifs quantitatifs annoncés n’a été atteint. Les entreprises cotées sont toujours aussi peu nombreuses, et surtout très peu liquides. Avec une seule introduction en bourse en 2012 (Afric Indutries SA) et en 2013 (Jorf Lasfar Energy Company), les entreprises marocaines ne se sont manifestement pas tournées vers la bourse. Plus encore, les volumes sur le marché actions sont très faibles (autour de 30  milliards de dirhams) et la diversité des produits reste limitée. Depuis 2008, les volumes  de transactions ont chuté de près de 70%. La faiblesse des volumes entraîne un manque de liquidité et impacte la formation des cours ; ils ne reflètent pas forcément la valeur réelle de l’action. C’est une contrainte pour la mise en place de nouveaux produits et la diversification des stratégies des investisseurs. La cote de la place reste fortement concentrée sur le plan sectoriel (banque, télécoms, immobilier). Une dizaine de titres font toujours l’essentiel des transactions, soit près de 80%. Le capital flottant est ainsi parmi les plus bas des pays émergents. On observe un désintérêt pour les petites capitalisations, à cause de leur manque de liquidité. Les personnes physiques qui contribuaient de manière significative aux volumes se sont progressivement désintéressées de la bourse (6% des volumes, plus du tiers en 2007) : après les lourdes pertes subies, les produits financiers sont devenus risqués, la pierre reprend le dessus sur les choix de placement.

Après l’euphorie d’il y a quelques années, la bourse présente aujourd’hui un profil morne. Le Maroc est, parmi les émergents, le pays où la part du financement en provenance du marché reste de moindre importance : environ 2,5% des investissements réalisés. Dans d’autres pays, cette source de financement occupe une place importante et se situe dans un intervalle de 10% à 25%. En 2013, la Bourse de Casablanca a été déclassée de la catégorie «Marchés émergents» à «Marchés frontières». Le marché marocain perd de son attractivité et sa  corrélation avec les performances de l’économie nationale est faible. La crise que traverse la place peut être considérée comme une crise structurelle. Ce n’est pas une crise de croissance, c’est plutôt une crise de confiance. La bourse a besoin de se donner les moyens adéquats afin de relever les challenges auxquels elle est confrontée. Elle est appelée à mobiliser l’ensemble des acteurs du marché financier autour d’objectifs clairs et réalistes pour lui permettre de jouer pleinement son rôle dans le financement de l’économie et participer de manière plus active aux défis économiques du pays.