Les gens de la ville et de nulle part

Le passé pluriel avéré du Maroc ne peut se traduire et se manifester au présent que si on le prouve par le mouvement de la pensée, de la culture et des actes démocratiques, en marchant devant soi sans velléités, comme on roule à vélo en pédalant.

Le jour se lève sur la ville. Une légère brume laisse passer le premier rayon de soleil qui va glisser sur les toits de la Médina d’où surgissent des dizaines de minarets au sommet desquels claque un fanion blanc. Cette pièce d’étoffe hissée par le muezzin après la prière de l’aube est une des traditions que la ville de Fès entretient depuis des siècles. Capitale spirituelle dans le sens à la fois mystique et intellectuel de l’expression, Fès n’en finit pas de contempler son passé prestigieux à partir d’un présent opaque et figé. Nombre de ceux qu’on appelle les gens de Fès ignorent qu’ils vivent dans une ville-musée. Aujourd’hui, quelques-uns d’entre eux, animés par une volonté sincère ou politiquement calculée, essaient de redonner un souffle spirituel et culturel à une cité qui s’est affaissée sous le poids prestigieux du passé et les aléas du présent.
Dans les années soixante de notre jeunesse flouée, au sein d’une de ces classes au plafond boisé du vieux lycée Moulay Driss, un prof d’arabe classique d’origine berbère disséquait ironiquement un poème de Allal El Fassi faisant l’éloge et la description de sa ville natale : «Ghorafoune al ghourafine wa yajri tahtaha ma’oune aladdou mina arrahiqi», que l’on pourrait traduire sommairement par : «Pièces sur pièces au-dessous desquelles coule une eau plus exquise que la rosée.» Ce poème fut chanté par Abdelwahab Doukkali, un autre natif de Fès et dont le patronyme à consonance fortement rurale en dit long sur les origines des gens de cette ville. Le prof d’arabe s’interrogeait ironiquement sur la qualité de l’eau qui coule sous les maisons de la Médina, faisant allusion à ce qu’on appelait «boukhrareb», le tout-à-l’égout qui avait fini par supplanter les sources souterraines et autres affluents du fameux Oued Fass. Si on voulait faire dans la métaphore facile, on aurait là un bel exemple d’une ville dont le présent altère le passé de ses murs et de ses habitants.
Ce souvenir de littérature sur un poème contesté par un prof au patronyme non fassi a été provoqué, si l’on ose dire, suite à la lecture d’un compte rendu de presse sur la récente manifestation consacrée à la culture amazigh organisée à Fès. D’aucuns se sont gaussés de la présence de l’amazighité dans une cité comme Fès, oubliant que les premiers Fassis étaient des Berbères – comme l’écrivait un chroniqueur français en 1903, Eugène Aubin – «parmi lesquels se perdirent les émigrants arabes de l’Ifriqia, les Maures venus de Cordoue et les Juifs autochtones.» Et ce chroniqueur de citer Rawd El Qirtass, rédigé en 1326, qui évoque le cas «de ce prédicateur qui fut éloigné par les Almohades de la mosquée d’Al Qaraouiyne pour la simple raison qu’il ne savait point le berbère».
Fès était donc une ville ouverte. Soit. Cependant, ceux qui la connaissent de l’intérieur savent que la réalité au quotidien, le présent et la vie de tous les jours, démentent parfois le passé. Fès était une ville comme toutes les villes historiques : Athènes, Rome, Paris ou Istanbul ; et comme ces lieux de mémoire à la fois cosmopolites et élitistes, ouvertes et hermétiques, on pouvait s’y sentir chez soi lorsqu’on était de nulle part et se retrouver aussi étrange qu’étranger lorsqu’un prof avec l’accent du coin grimaçait à certains patronymes en faisant l’appel au début d’une année scolaire dans un grand lycée à l’orée du grand parc de J’nane Sbil.
Aujourd’hui, alors que nous entrons dans une période qui s’évertue à retrouver un passé simple sans gommer le passé composé afin d’arrimer le tout à un présent en partance vers une ère de réconciliation, il est de bonne sagesse de ne point trop en faire. La précipitation dans la remontée de la mémoire, l’euphorie de la quête de l’identité qui l’accompagne pourraient contrarier la soudure identitaire escomptée et le subtil équilibre recherché. Le passé pluriel avéré du Maroc ne peut se traduire et se manifester au présent que si on le prouve par le mouvement de la pensée, de la culture et des actes démocratiques, en marchant devant soi sans velléités comme on roule à vélo en pédalant. De la qualité de la vie devant soi se fera le prestige de l’histoire du pays et c’est ainsi qu’un pays est grand.
Et comme on roule à vélo, on va quitter la ville en douce avec cette citation du philosophe américain Thoreau : «J’ai la nostalgie d’une de ces vieilles routes sinueuses et inhabitées qui mènent hors des villes… Une route qui conduise aux confins de la terre…où l’esprit est libre.» .