Les gardiens du musée imaginaire

«La peinture, disait Renoir, s’apprend dans le musée.» On peut ajouter la lecture et l’écriture qui s’apprennent dans les bibliothèques et le cinéma dans les salles de cinéma. Et comme une réplique à Renoir, Picasso disait : «Donnez-moi un musée et je le remplirai.» Si on vous parle de musées cette semaine, c’est suite à la lecture d’un article du quotidien français Libération (7/3/07), paru sous ce titre un peu narquois: «Louvre d’Abou Dhabi : la France signe avec les cheikhs».

En effet, le ministre français de la culture vient de signer avec l’Emirat d’Abou Dhabi un contrat de près d’un milliard d’euros pour la création d’un Louvre dans le coin. C’est un gros chèque pour un grand musée dans un petit mais riche pays de 700 000 habitants, autochtones compris. L’architecte de ce futur monument historique, Jean Nouvel, est celui-là même qui a conçu le non moins historique (ou hystérique, c’est selon) Institut du monde arabe, à Paris. Les responsables émiriens, comme le signale l’un d’entre eux, cité par Libé, ont des exigences et posent des conditions : «Ce contrat confirme (…)une volonté de développement culturel régional et mondial qui va nous permettre d’accueillir, grâce à des prêts de longue durée, un grand nombre d’œuvres venant des musées de France.» Quant aux conditions, c’est d’abord une clause d’exclusivité : pas de Louvre dans la région. Il faut signaler que cette opération a déclenché un débat en France entre les tenants du réalisme économico-culturel et les opposants à la fuite, même temporaire, du patrimoine français.

Que peut-on tirer comme – allez ! osons le terme – morale de tout cela ? Pour les vendeurs comme pour les acheteurs, la culture n’est pas ce patrimoine commun de l’humanité que l’on partage. Il faut payer pour voir et acheter pour se faire voir et quelque fois pour se faire avoir. Un pays pauvre d’Afrique, par exemple, endetté comme une mule, pillé par les siens et par d’autres, n’a aucune chance d’offrir à un enfant doué pour le dessin cette possibilité dont parlait Renoir d’aller apprendre à peindre dans un musée. Naïveté d’altermondialiste indigné et vaine colère d’un doux rêveur que tout cela ! Peut-être, mais qui prolongera, qui innovera ce patrimoine culturel de l’humanité ? Qui l’enrichira d’un autre imaginaire ? Qui fera d’un musée ce que Malraux disait, justement dans son Musée imaginaire, un lieu qui «donne la plus haute idée de l’homme» ?

Certainement pas ceux qui se gavent d’art et de culture comme on se gave de caviar à la louche. En disant cela, il est entendu qu’il ne s’agit pas ici d’avancer une vieille et fausse croyance qui veut que c’est la privation et la pauvreté qui engendrent la création. On ne naît pas artiste, on le devient. Mais on peut naître pauvre et le rester. Cependant, la culture enrichit, se transmet et peut se partager. Rêvons !

Restons dans les musées mais revenons chez nous pour rappeler que l’on ne dispose pas encore de ce «lieu qui donne la plus haute idée de l’homme». Il y a un projet. On attend. Mais on n’a jamais rien fait d’autre qu’attendre lorsqu’il s’agit d’art et de culture. On attend que toutes les salles de cinéma du pays ferment leurs portes à jamais. On attend toutes ces bibliothèques municipales tant promises, ces théâtres et ces salles de spectacles ; on attend que les rares librairies se transforment en snack ou en ces laides crémeries tapissées de faux marbre qui servent d’épais jus d’avocat à une clientèle exclusivement masculine ; on attend que toute l’avenue Mohammed V à Rabat se transforme en zone exclusive de marchands de chaussures (on n’a jamais exposé autant de chaussures en vitrine dans une avenue depuis que l’homme s’est mis à marcher, c’est-à-dire depuis l’homo erectus).

Qu’est-ce qu’on attend d’autre et dans d’autres quartiers pour des jeunes encore plus mal lotis ? Là, on ne risque pas d’édifier un musée, pas même une salle d’exposition, de lecture, d’écriture, de visionnage de films même en DVD piratés, le tout pour apprendre à raconter une histoire, à tisser des fictions, à forger des espérances qui dissuadent de partir loin, de traverser la mer, sans papiers, sans argent, sans retour… D’apprendre que la foi, la sérénité, ne se transmettent pas par voie auditive à coup de prières vociférées, enregistrées et amplifiées par d’obscurs et malveillants imprécateurs ; d’apprendre à penser et à sourire pour essayer d’écouter l’intarissable et murmurante source du bonheur de vivre. Seuls la culture, l’art et l’imaginaire peuvent y aider et c’est bien pour cela qu’il faut, comme disait Camus, «imaginer Sisyphe heureux».