Les futurs beaux jours de la finance islamique

Chronique de Larabi Jaïdi.

Acteur peu connu il y a encore quelques années, la finance islamique connaît aujourd’hui un important essor à travers le monde. Si elle s’est historiquement développée dans les pays musulmans, elle s’exporte, aujourd’hui, avec un certain succès aux Etats-Unis et en Europe. Le Royaume-Uni a fait figure de proue dans ce domaine en ayant fait de la City la place européenne de référence en matière de finance islamique. En Allemagne, la prise en compte de ce marché est effective comme le démontrent les initiatives prises sur le marché des «Sukuks» (produit obligataire islamique) ou du «Takaful» (assurance). La fiche signalétique de la finance islamique montre que ce marché représente 700 milliards de dollars d’actifs dans les bilans et affiche des taux de croissance annuels vertigineux compris entre 10% et 30% en fonction des classes d’actifs. Son volume potentiel est estimé à 4 billions de dollars si, à l’avenir, tous les Musulmans de la planète en viennent à avoir accès au crédit, à un compte en banque et à une carte de paiement. Autrement dit, la finance islamique a de beaux jours devant elle.

Qu’est-ce qui explique un tel intérêt? Tout d’abord, il y a les liquidités  abondantes en provenance des monarchies du Golfe qui, déjà au moment du premier choc pétrolier, ont, en partie, afflué vers les grandes places financières mondiales. Lors du choc du 11 Septembre, les investisseurs du Golfe, qu’il s’agisse des investisseurs institutionnels ou de clientèles privées, qui avaient pris l’habitude de placer leurs fonds sur les marchés internationaux, dans des zones sûres (Europe et Amérique du Nord) ont commencé à s’intéresser à leur région. A ce jour, il existe, dans le Golfe persique, 43 banques islamiques. Ensuite, il y a le basculement des vecteurs de croissance. Dans les années 1970-80, la finance islamique constituait un marché dirigé par l’offre, avec une demande latente et difficile à quantifier, notamment parce que celle en provenance des clientèles institutionnelles et particulières n’était pas explicite.  Dans les années 1990 et 2000 elle a connu un second souffle en investissant le marché des particuliers, encore plus sensibles que les entreprises aux arguments religieux ; ces dernières privilégiant la qualité et les prix des services rendus par les banques. Les particuliers, eux, achètent un produit financier pour sa valeur d’usage mais aussi sa valeur symbolique.

Enfin, les crises financières ont alimenté l’intérêt des banques d’intégrer cette finance alternative aux côtés des activités conventionnelles. Toutefois, les avis divergent à son sujet. D’aucuns y voient une vaste supercherie et au mieux une opération marketing réussie. Pour eux, la finance islamique ne se distinguerait en rien de la finance conventionnelle. D’autres, au contraire, y reconnaissent des innovations en matière de placement et d’investissement.

Entre ces deux visions extrêmes, la réalité est plus nuancée. Si nous partons du principe que la finance islamique est éthique et socialement responsable, alors elle répond à une demande qui va largement au-delà des solutions financières susceptibles d’être offertes aux investisseurs pour financer leurs opérations.

Dans ce paysage en mutation, la situation du Maroc vis-à-vis de la finance islamique est étonnamment paradoxale : l’existence d’une certaine inertie nationale alors même que le développement de la finance islamique ne se heurterait à aucun obstacle dirimant. En dépit d’une attention, au demeurant récente, des pouvoirs publics, la demande est encore hésitante sur les produits bancaires alternatifs visant les particuliers (Ijara, Mourabaha, Moucharaka). Aujourd’hui, les professionnels s’interrogent sur la manière de booster cette finance alternative. Des institutions bancaires s’apprêtent à demander l’autorisation de créer des établissements dédiés à la finance islamique. Motif évoqué, la réticence de la demande à acquérir des produits «intoxiqués» par les taux d’intérêt appliqués aux ressources ou aux emplois des banques. Explication peu convaincante : à l’échelle mondiale, 90% des actifs islamiques émanent des banques et sont portés par des établissements financiers conventionnels. Par conséquent, ce marché emprunte largement des canaux bancaires et reste donc très intermédié. Autrement dit, il n’y a aucune obligation à être une banque totalement islamique pour offrir des produits conformes à la Charia. Ce ne sont pas les éventuels «frottements» entre des produits obéissant à des régimes différents qui peuvent freiner la pénétration sociale de la finance islamique. Comme il n’existe pas d’obstacles juridiques ou fiscaux rédhibitoires à son développement sur le territoire national. Son avenir passe plutôt par la désintermédiation. De plus en plus de solutions de financement et d’investissement pour les Musulmans et non Musulmans sont proposées par des institutions non bancaires et en particulier par des fonds. Le droit positif permet la création d’organismes de placement collectif en valeurs mobilières répondant aux critères de la finance islamique; certains dispositifs existants sont, dans leur mécanisme, proches des principes requis par la finance islamique. L’intervention du législateur, si elle peut s’avérer nécessaire sur certains points, ne conditionne pas le développement de la finance islamique : l’adaptation des pratiques est davantage requise tout comme une action plus agressive des professionnels concernés.