Les frontières du chômage

Depuis des années, la Direction de la statistique réalise une enquête spécifique sur l’emploi et le chômage…

Depuis des années, la Direction de la statistique réalise une enquête spécifique sur l’emploi et le chômage. Elle interroge des milliers de ménages sur leur situation professionnelle. Avantage de la procédure : les questions posées sont mises en conformité avec les définitions internationales du Bureau international du travail (BIT). Ces définitions constituent des références solides pour la définition des trois concepts de l’inactivité, de l’emploi et du chômage. Elles présentent l’avantage d’être partout utilisées, permettant ainsi des comparaisons internationales et l’établissement de séries chronologiques sur des bases homogènes. Mais le chiffrage auquel parvient cette enquête donne lieu à des controverses sans fin. Car les normes statistiques arrêtées par les services du BIT ne sont pas parfaites. Elles présentent, par leur caractère restrictif, l’inconvénient de minorer les degrés de sous-utilisation des capacités de travail immédiatement ou potentiellement disponibles et les degrés de non-respect du droit à l’emploi reconnu comme un droit humain fondamental. La polémique sur les chiffres du chômage montre à quel point la mesure de ce phénomène, loin de se réduire à des problèmes techniques, soulève des enjeux politiques et sociaux importants. La principale difficulté réside dans la définition des frontières entre chômage, emploi et inactivité, que le développement du temps partiel et certaines politiques de l’emploi contribuent à rendre de plus en plus floues.

Tout d’abord, les frontières entre chômage et emploi : la difficulté principale concerne la durée du travail. Une heure de travail rémunéré par semaine suffit pour être classé dans l’emploi. Cette convention heurte la perception commune de ce qu’est un emploi. Elle requiert d’abord une réflexion sur la nature du travail à temps partiel. Si le temps partiel est contraint ou subi, il juxtapose l’emploi partiel et le chômage partiel. La deuxième modalité importante de sous-emploi est constituée par le chômage partiel. Qu’il s’agisse d’une réduction provisoire de la durée du travail ou d’une période de chômage technique (interruption complète d’activité), les personnes concernées sont classées dans l’emploi. Ensuite, les frontières entre chômage et inactivité : pour être classé comme chômeur, il faut vouloir travailler et être disponible pour occuper un emploi. La traduction de ces exigences en catégories statistiques laisse de vastes marges d’appréciation, donc de débat. Une grande incertitude pèse sur le phénomène des travailleurs dits «découragés». Il s’agit de personnes qui déclarent souhaiter travailler, mais ont abandonné la recherche, considérant qu’elle était sans espoir dans l’état présent du marché du travail. Une catégorie voisine est celle des travailleurs dits «empêchés»: ils déclarent souhaiter travailler mais ne pas rechercher activement d’emploi faute, par exemple, de possibilités de garde d’enfant ou de moyens de transport. La recherche active d’emploi est une condition nécessaire mais non suffisante pour être classé comme chômeur; il faut de plus être disponible pour occuper un emploi. Les exemples qui viennent d’être présentés prouvent l’importance des chevauchements entre chômage, emploi et inactivité. Ils montrent aussi que l’imbrication est constante entre les débats techniques sur les critères de mesure et les enjeux associés à la sensibilité politique des chiffres du chômage.

Etre chômeur ou ne pas l’être. La question n’embarrasse pas que les statisticiens. Ces failles révèlent une réalité de plus en plus insaisissable. La prise de conscience de la diversité de situations d’emploi et d’inactivité amène aujourd’hui experts et politiques à chercher des mesures plus pertinentes. Le chômage n’est pas uniforme. Il présente de multiples visages. Chômage d’insertion pour les jeunes entrant dans la vie active, chômage répétitif pour ceux qui font des aller-retour sur le marché du travail, chômage de reconversion frappant les salariés victimes d’un licenciement économique, chômage d’exclusion pour ceux dont les handicaps sont lourds. Rien de commun entre le chômeur de longue durée difficilement recasable, et celui qui, victime d’une mauvaise conjoncture, garde des chances de trouver chaussure à son pied. Ni entre le chômage caché de la femme mère de famille qui n’ose revenir sur le marché du travail après une longue absence et le chômage prolongé de l’étudiant qui vit aux frais de ses parents. Les différences ne sont pas moins marquées du côté des titulaires d’un emploi. Entre le fonctionnaire sûr de son statut inamovible et l’intérimaire qui court de poste en poste, l’écart est tout aussi grand. De part et d’autres de la barrière, se profile donc un dégradé de situations. Il n’y a donc pas une seule façon d’être chômeur. 

Bien que l’enquête de la Direction des statistiques livre une information relativement riche sur l’emploi et le chômage, certains aspects des phénomènes sont mal connus. Il s’agit notamment des créations et disparitions d’emplois. Il s’agit aussi du passage de l’emploi formel à l’emploi informel ; on sait qu’il y a une grande diversité d’expériences individuelles, mais on caractérise mal les types les plus fréquents. Même sur d’autres aspects mieux cernés comme l’auto-emploi, les aides familiales, le travail décent, le sous-emploi, on doit chercher à rendre les mesures plus précises et plus rigoureuses. L’évolution spontanée du marché du travail et les politiques de l’emploi font qu’aujourd’hui des effectifs nombreux se rangent dans des catégories ayant un caractère intermédiaire: il s’agit de personnes présentes sur le marché du travail, n’ayant pas d’emplois de type usuel mais ne se trouvant pas non plus dans une situation de véritable chômage. Il est aujourd’hui admis qu’il est vain d’espérer trouver un accord sur une «vraie» mesure du chômage. Les progrès à réaliser portent sur la définition d’une batterie d’indicateurs permettant d’identifier les différentes formes de sous-utilisation ou de mauvaise utilisation des capacités de travail. Jusqu’à présent, les informations semblent conçues, devant se résumer à un seul indice, en l’espèce un nombre donné de chômeurs. Tant qu’on en restera à une telle conception, les controverses continueront, car la conscience collective, alternant ses points de vue, ne se satisfait pas d’un seul indicateur.