Les fonctionnaires sont choyés, mais à  quel prix ?

L’augmentation des salaires des fonctionnaires n’a été possible qu’en rognant
sur les marges dégagées par la bonne gestion de la dette et les privatisations
plutôt que par les retombées fiscales. L’Etat ne dispose plus de marges
désormais.

Une enveloppe de 31,4 milliards de dirhams à  distribuer en quatre ans. Tel est le coût de financement des mesures de révision de la situation de plusieurs catégories de fonctionnaires. Dans ces années de diète publique, on ne peut pas dire que l’Etat ne gâte pas ses serviteurs. Quand les organisations syndicales, toutes tendances confondues, louent l’engagement du gouvernement, le résultat du dialogue social a tout l’air d’un consensus réussi. A la veille de la fête du sacrifice, celui consenti par l’Etat vaut bien une prière. Les foyers sauront apprécier l’effort à  sa juste valeur. Mais lesquels en fait ? Les fonctionnaires, bien sûr. Et pourtant, on répétait à  qui voulait l’entendre que parce qu’ils ont un emploi stable et protégé, ce sont des privilégiés et ce privilège justifie le gel de leur pouvoir d’achat. Apparemment, les salariés de la fonction publique ne l’entendent pas de cette oreille, ils n’ont pas du tout intégré ce discours. Mais là  n’est pas la controverse. Arrêtons-nous plutôt sur ses implications. Les frustrations accumulées depuis des années justifiaient l’impatience des salariés de la fonction publique. Avec les frémissements de la reprise, la pression en faveur de la hausse des salaires s’est accrue. Cette attitude peut se justifier du point de vue du partage des fruits de la croissance. Les salariés de l’Etat profitent-ils vraiment de l’accroissement des richesses nationales ? Globalement oui : la masse salariale augmente (d’environ 4,9 % par an depuis 1996, hors inflation). Mais pas parce que la fonction publique recrute plus que par le passé. Ce qui fait progresser les dépenses de personnel, ce sont les revalorisations salariales. Individuellement, chaque salarié reçoit un peu plus. Vous me direz que, les ressources de l’Etat ayant augmenté, il a les moyens de lâcher du lest. Et la lutte contre les inégalités de la fonction publique reste d’actualité. Beaucoup de salariés, mal rémunérés, aimeraient bien que leur fiche de paie suive aussi. Mais gardons-nous des effets grossissants. Depuis 1996, le salaire moyen de la fonction publique n’a augmenté que de 1 % de plus que l’inflation en moyenne par personne et par an. Ce sont les cotisations pour la retraite, les mutuelles qui ont gonflé la masse salariale. Tout ce que l’Etat employeur a dû verser pour rattraper le retard accumulé sur des années. Vous me direz encore, peu importe l’origine de la hausse, la croissance a encore besoin d’être soutenue. Oui, mais l’effet stimulant ne proviendrait-il pas aussi du côté de l’investissement public ? L’accord «social» conclu en 1996 avec les syndicats a inauguré une série de rounds de négociations salariales dont l’impact budgétaire est coûteux. Une question incontournable se pose. Existe-t-il réellement des marges pour financer indéfiniment des mesures de revalorisation des salaires ? Les marges actuelles ont été dégagées de la bonne gestion de la dette extérieure, des ressources exceptionnelles des privatisations, plutôt que des retombées fiscales de la marche des affaires. Le degré de liberté de la politique budgétaire, péniblement reconstituée, s’épuise. A l’avenir, l’Etat ne disposera plus des marges conséquentes qui lui permettraient de financer sans difficultés d’autres augmentations. Le risque est de rompre la dynamique d’assainissement budgétaire en pesant sur la capacité de l’Etat à  financer les infrastructures, alors que l’investissement public est lui-même en mal d’orientation. Une part importante de l’enveloppe du budget général est affectée aux Etablissements publics, sous forme d’augmentation de capitaux propres ou de subventions. L’effet d’entraà®nement sur l’investissement privé s’en ressent, d’autant plus que celui-ci est en attente du levier de l’Etat. Dans ce contexte, le maintien d’une priorité en faveur des salaires impliquerait de renoncer à  enrichir la croissance en emplois publics et privés. En fait, plus que d’ajustements techniques, la politique salariale publique a besoin d’une réforme en profondeur. Une loi-cadre rendrait plus aisée l’évolution du système de rémunération en faisant prévaloir l’équité et le mérite et en introduisant des critères de revalorisation basés sur la compétence, au détriment de la logique de carrière.