Les filles des satellites

Des voix religieuses en Arabie Saoudite accusent les héros et héroïnes des séries turques d’être à  l’origine de la recrudescence des divorces dans le pays. Le cheikh Dabbas Adabbas avance même que 70% des cas de séparation sont le fait de la fascination des maris pour ce qu’il appelle «les filles des satellites».

«L’étoffe des héros est un tissu de mensonges», écrivait le poète des choses de la vie, Jacques Prévert, dans, précisément, Choses et autres. En fait de mensonges, on dira que ce sont des mythes. Et de tout temps, depuis que l’homme est sur terre, il a eu besoin de mythes et donc de héros.

Est-ce parce que le destin de l’homme est tragique et que la tragédie engendre les héros? Napoléon, qui savait de quoi il parlait à propos de l’Histoire et de sa dimension tragique, disait : «La tragédie échauffe l’âme, elle élève le cœur, elle doit créer des héros.» Dans la vie comme dans toutes les légendes et dans tous les mythes, on retrouve la figure du héros.

Les religions ont engendré des prophètes et des saints, le sport des champions, les idéologies et la politique des leaders, le spectacle des vedettes, le cinéma des stars incarnant des héros.
On a même inventé des anti-héros qui finissent par se transformer en héros.

Le héros médiatique est celui qui tente de nos jours de supplanter tous ses prédécesseurs. Même si, comme disait Andy Warhol, chacun aura son quart d’heure de gloire, il en faut davantage pour se constituer des fans et être adulé. Voilà pourquoi ce sont de nos jours ce qu’on appelle «les héros récurrents» des séries télévisées qui se taillent la part du lion et se tissent cette étoffe dont parlait Prévert. A ce propos, la presse arabe du Moyen-Orient et d’ici parle de plus en plus d’un nouveau phénomène de société engendré par l’arrivée récente sur le petit écran des séries télévisées turques.

En effet, des voix religieuses plus ou moins autorisées en Arabie Saoudite (mais elles le sont toutes lorsqu’il s’agit de religion et d’interdits) accusent, notamment, les héros et héroïnes de ces séries turques d’être à l’origine de la recrudescence des divorces dans le pays.

L’un de ces prêcheurs, le cheikh Dabbas Adabbas (ce n’est pas un doublon, c’est comme ça qu’il s’appelle) avance même, statistiques à l’appui, que 70% des cas de séparation sont le fait de la fascination des maris pour ce qu’il appelle «les filles des satellites». Il s’agit pour lui de toutes les femmes qui passent dans l’ensemble des programmes de quelque trois cents chaînes arabes.

D’autres enquêtes sociologiques (car on a fait des enquêtes et c’est dire si l’affaire est prise au sérieux) ont révélé que la jalousie des héros et héroïnes de ces telenovelas turques est à l’origine de nombreuses scènes de ménage provoquées à la fois par les maris et les épouses. En effet, plus fort que les telenovelas brésiliennes et mexicaines, les nouvelles séries turques, doublées en arabe dialectal syrien, font un tabac depuis que la chaîne saoudienne MBC les diffuse.

Deux titres tiennent le haut de l’affiche, Nour et Années de perte. Souvent, des épouses en pleurs exigent de leurs maris les mêmes douces attentions et marques de romantisme relevées chez les héros de la série. Toutes ces remontrances agacent les mâles qui, eux, reluquent les belles héroïnes gloussant en arabe syrien et faisant comme si de rien n’était (ou syrien n’était ?) On imagine les prochaines soirées ramadaniennes, leur audimat et le taux de divorces que cela va engendrer.

On parle aussi d’une jeune fille et d’un jeune homme qui se sont mis à étudier la langue turque pour aller rencontrer leurs héros respectifs des deux séries précitées. Le phénomène est donc sérieux et inquiète Dabbas et consorts. Pourtant, ce public arabe des telenovelas est habitué à ce genre mélodramatique brésilien et mexicain.
Ce dernier rencontre un succès planétaire, jusqu’en Côte-d’Ivoire où un journal du pays avait rapporté, il y a quelques années, que durant Ramadan, plusieurs mosquées ont décidé d’avancer l’heure de la prière afin de permettre à de nombreux croyants de suivre les péripéties du fameux Miramar.

Cette série, qui a enregistré le même engouement en Amérique latine, puis en Asie, a fait dire à cette téléspectatrice de Manille, aux Philippines : «Ce qui me plaît dans Miramar, c’est qu’elle est pauvre comme nous, elle a les mêmes problèmes que nous. On lui a brûlé sa maison, elle a été méprisée par tout le monde. C’est presqu’une Philippine.»

Si les peuples, riches ou pauvres, exigent des héros, c’est qu’ils ont besoin d’abord de fiction, c’est-à-dire d’histoires. Le philosophe ardéchois français Gustave Thibon, peu cité et souvent taxé de «philosophe paysan», disait que «les nations ont besoin de héros et de saints comme la pâte a besoin de levain.» Mais force est de constater que nombre de responsables, des deux rives du rêve arabe, font tout pour engendrer des «saints» et rien pour laisser naître des héros.