Les fictions et nouveaux mythes

«Tout état social exige des fictions», écrit Paul Valéry dans «Regard sur le monde actuel». L’auteur pensait ici à la fiction en tant que représentation sociale et politique à même de se substituer à l’autorité.

C’est cela qui va constituer un contrat social régissant la vie en commun. Les hommes délèguent à cette fiction de l’autorité personnifiée une part de leur souveraineté ou de leurs libertés individuelles au bénéfice de la vie en société. De Hobbes, Montesquieu à Rousseau et bien d’autres, des penseurs ont théorisé ce concept, et désormais tout régime démocratique est fondé–avec plus ou moins de réussite– sur un certain nombre de principes et de lois qui en découlent.

Mais, depuis la nuit des temps, d’autres fictions ont réunis les hommes autour de croyances, de mythes, de légendes, de contes et d’autres histoires de monstres et de batailles. Toute cette mythologie a crée des liens de sociabilités, mais aussi des peurs et des guerres entres des communautés. Raconter est à la base de toute communication entre les hommes et toute fiction n’est rien d’autre qu’une transfiguration de la réalité. On ne peut raconter, même une réalité, que si on la réinvente et la passe par l’imagination. C’est ce que le poète Aragon appelait le «mentir-vrai»  qui est à la base de toute création. C’est en effet quand le réel est pris en charge par l’imagination qu’il se met à signifier, c’est-à-dire à prendre du sens, et donc à être cru. Et pour cela il faut une technique et du talent. C’est un art. L’art de la fiction. «Tout ce qui n’est pas fictif est factice», disait Valéry dans le même propos cité en début de cette chronique. Contrairement au factice, qui est un leurre, le fictif relève de l’art. L’art de raconter.

C’est ainsi que de la fiction en tant que principal fondement du lien et de l’état  social, tel que théorisé par les penseurs du XVIIe siècle, on peut passer à la fiction en tant qu’expression artistique. C’est là une machine à faire rêver les hommes, à les instruire, à les divertir ou, pire encore, à les abrutir. Il y a eu et il y a encore -mais pour combien de temps encore?- la lecture comme plaisir jubilatoire et évasion, puis le théâtre, cet «espace vide» empli par les délices du texte et animé par  le jeu des comédiens. Et puis le cinéma, sa magie et ses histoire racontées dans le noir, telles ses longues et froides soirées préhistoriques d’après l’invention du feu quand on avait, peut-être, inventé aussi le conte. Comme dans les salles obscures, c’est dans la pénombre inquiétante à la nuit tombée que l’imagination de l’audience est à la merci du verbe et de la volubilité captivante du conteur.

Aujourd’hui, le phénomène de société ce sont les séries télévisées qui ont trusté les écrans de la télévision depuis une dizaine d’années. Raillées et méprisées au départ par les auteurs de films et les artistes, reléguées en seconde position par les programmateurs au profit des émissions dites de «grand divertissement», les séries sont devenues les véritables produits d’appel. Certes, le bon vieux feuilleton classique et souvent à l’eau de rose a toujours eu, partout et à différentes époques, un large public et un succès populaire certain. Il continue ici et là à alimenter les grilles des télés pour une certaine catégorie de téléspectateurs.

Mais c’est à la faveur des mutations technologiques des moyens  de  communication que les séries ont pris une position centrale et connaissent une explosion médiatique spectaculaire et transgénérationnelle.

Elles ont désormais gagné d’autres publics, jeunes et moins jeunes grâce, d’une part, à un nouveau modèle de diffusion adossé aux mutations technologiques, et aussi aux genres et thématiques diversifiés en phase avec l’air du temps et en prise avec les préoccupations actuelles des gens. De sorte que leur consommation ne dépend plus ni de la programmation périodique de la télévision, ni des choix et lignes éditoriaux des responsables fixés par ses responsables  Sentant le filon–car les séries ont bouleversé les données à la fois culturelles et économiques–, des producteurs de par le monde, des auteurs ayant boudé la télévision par le passé et de nouveaux diffuseurs (opérateurs de la téléphonie et autres «providers») se positionnent pour pénétrer ce nouveau marché de la fiction riche et innovant. Riche, il l’est par les budgets colossaux dédiés aux séries, et innovant par les nouvelles formes narratives et aussi esthétiques qui explorent des univers et des thèmes sans cesse renouvelés. Renouvelés certes, mais revisitant souvent les anciens mythes, légendes et séquences de l’histoire de l’humanité tel des séries à succès comme «Game of Thrones» «Vikings» ou même «House of Cards». Devant cette déferlante fictionnelle transfrontalière qui n’en est qu’à ses débuts, et face aux prodigieuses avancées technologiques des moyens de communication, quels liens sociaux seront-ils tissés à travers cette nouvelle fiction dont la folle et fantastique chevauchée gagne et structure l’immensité de l’imaginaire humain ? Quels nouveaux mythes pour demain? Peut-être les mêmes depuis Homère, mais revisités et mis au goût du jour et du temps qui passe.

A condition que les fictions soient des œuvres d’art, car comme disait Raymond Queneau dans sa préface de «Bouvard et Pécuchet» de Flaubert, «toute grande œuvre est soit une Iliade, soit une Odyssée».