Les faux amis de l’innovation

Le fait que les politiques publiques puissent jouer un rôle majeur dans l’innovation n’ôtent pas la place centrale à  l’entrepreneur, la personne qui assume la prise de risques, prend sur elle de concevoir et de mettre en Å“uvre de « nouvelles combinaisons ».

Nul doute que la compétition économique d’aujourd’hui et de demain est une bataille de l’innovation et de l’invention. Ses facteurs clés -l’accès à la connaissance, les talents et la créativité- ont remplacé les avantages traditionnels que représentaient les ressources naturelles ou la situation géographique et tendent à estomper les différences de coûts de production. C’est dire que la réussite de notre insertion dans la compétition internationale repose de plus en plus sur les capacités de notre système de recherche et d’innovation et sur la qualité de notre éducation et de notre formation. Or, le «check-up» des principaux composants de notre «dispositif à fabriquer de l’innovation» n’est pas rassurant. Les indicateurs du Boston Consulting Group le confirment : la position du Maroc n’est pas reluisante. Les espoirs placés dans le programme «Initiative Maroc Innovation» n’ont pas été réalisés. A l’horizon 2014,  on comptait multiplier par cinq le nombre de brevets marocains et par dix la création annuelle de starts-ups. A mi-parcours, on continue de stagner dans les «indicateurs» de départ.  Les handicaps du système d’innovation plombent ses élans : absence de vision globale, dispersion des moyens, peu d’incitation et d’appui à la recherche, faiblesse de l’encadrement humain et technologique du tissu industriel, défaillance de la culture de l’innovation, mal gouvernance. Les leviers d’action n’ont pas fonctionné avec l’efficience souhaitée: des projets de réglementation sont toujours dans le pipe, les instruments de financement (Intilaka, Tatwir…) ont manqué d’entrain, les cités de l’innovation cherchent encore des supports fonciers.

Face à ce bilan, la nouvelle feuille de route du ministère comprend un ensemble de mesures de relance de l’initiative Maroc Innovation. Le cru des mesures prévues pour 2013 est séduisant. Il cherche à réactiver des dispositifs en latence, combler des vides juridiques, renforcer l’apport en capital aux investisseurs et preneurs de risque. Mesures «plurielles», face à un enjeu récurrent. Adopter un train de mesures d’aides aux entreprises innovantes, créer des outils de financement de l’innovation, devient un rituel de la politique nationale de l’innovation qui a déjà cumulé sur sa longue trajectoire une dizaine de programmes et une panoplie de mesures. Pour peu de résultats. Les défis seront-ils relevés cette fois-ci ?

Dans le débat public sur la politique de l’innovation on rencontre souvent de faux amis. On présente le développement de l’innovation comme dépendant essentiellement de la masse des moyens consacrés à la valorisation de la recherche. Selon les tenants du «toujours plus», la réponse idoine aux «gaps» actuels appelle l’augmentation des financements publics. Une telle approche est réductionniste ; certes, l’augmentation des moyens consacrés à la recherche est un facteur déterminant, mais des progrès considérables peuvent être réalisés avec une meilleure utilisation des moyens existants. Dans certains cas, consolider ou augmenter les financements de structures inefficaces ou créer de nouvelles structures peut être contre-productif. Deuxième faux ami, le «tout-public» qui tend à considérer que toute défaillance du système de l’innovation appelle nécessairement une intervention directe des opérateurs publics. S’il y a, par exemple, un déficit en maîtrise des technologies, on aura tendance à proposer de créer un fonds public pour assurer le conseil en technologies ; s’il y a un déficit de capital-risque, un ou des organismes publics seront chargés de «distribuer» les ressources dédiées en partie publiques. Ce tropisme du «tout-public» tend à écarter  toute perspective de politiques alternatives basées sur des incitations de nature à orienter les comportements des acteurs économiques.

Le fait que les politiques publiques puissent jouer un rôle majeur dans l’innovation n’ôtent pas la place centrale à l’entrepreneur, la personne qui assume la prise de risques prend sur elle de concevoir et de mettre en œuvre de «nouvelles combinaisons». L’innovation est d’abord une affaire d’entrepreneurs qui mettent en jeu un  potentiel créatif. Le rôle des établissements d’enseignement supérieur et de recherche n’est pas moins primordial. Il peut être décrit par l’image de la «triple hélice» des relations mutuelles entre les universités, les entreprises et l’État. C’est en quelque sorte l’ADN du tissu économique et de l’innovation. Autour de ces acteurs centraux de la «triple hélice» de l’innovation gravitent des réseaux et une grande variété d’acteurs.

Mais dans la mesure où la politique de l’innovation revêt un caractère systémique mettant en jeu nombre d’acteurs diversifiés et autonomes, la définition des principales priorités de l’action publique doit concilier deux impératifs : la capacité à déterminer des priorités en nombre limité et bien ciblées pour être efficaces et celle de créer un consensus autour de visions fortes et de ces priorités. C’est un enjeu collectif majeur qui appelle une révision du mode de gouvernance de l’innovation et une implication de tous les acteurs dans les différentes étapes du processus d’élaboration de la décision : diagnostic, vision stratégique ; programme d’action, modalités de la régulation publique… L’innovation n’est pas une série de segments isolés déconnectés, mais une interaction permanente entre les moyens privés et publics mis en œuvre et les stratégies d’acteurs. De la qualité de cette interaction dépend la performance collective en matière d’innovation.