Les exclus de la croissance

La croissance de la population, même si elle est moins rapide que par le passé, a conduit à  une offre excédentaire de travail
non qualifié

Il est clair, aujourd’hui, que plus d’une décennie de croissance relativement rapide ne s’est traduite que par un avantage faible pour une large partie de la population marocaine. Bien que le revenu par tête moyen ait augmenté sensiblement, cette croissance a été inégalement répartie entre les catégories socio-économiques et les régions à l’intérieur du pays. Paradoxalement, bien que les politiques de croissance aient réussi au-delà des espoirs à redresser les déséquilibres macro-économiques, l’objectif d’une croissance inclusive, dans sa dimension sociale, est loin d’être atteint. Dans cette décennie de vitalisation de l’économie, de modernisation de ses structures productives, d’urbanisation de son territoire, accompagnée d’un effort de démocratisation et de solidarité pour éduquer, soigner, loger, insérer dans le travail, aider les plus démunis, notre pays semble se trouver aujourd’hui enfermé dans l’insupportable paradoxe de conjuguer richesse ostentatoire et pauvreté multidimensionnelle. Prospérité rime avec précarité, inclusion avec exclusion.  
Le positionnement sur un pallier d’une croissance plus forte ne suffit pas à rendre supportable le maintien des inégalités de ressources et de droits qui se creusent entre citoyens, entre générations, entre territoires. Face à l’évidence de la reproduction des inégalités, voire de leur extension, les hommes politiques, les technocrates qui élaborent les politiques ont eu des réactions diverses. Bien que quelques voix aient proclamé qu’il était nécessaire de sacrifier la croissance à la réalisation d’une meilleure répartition, d’autres ont soutenu que ce n’est qu’en accroissant le PIB que l’on aura quelque chose de significatif à répartir. Cette controverse découle de l’insatisfaction engendrée par des réponses inadéquates de ceux qui élaborent les politiques aux problèmes du chômage, de la pauvreté relative, de l’exclusion et du désir d’affiner les instruments d’analyse et de rénover les politiques publiques qui ciblent ces problèmes. La rhétorique de la lutte contre la pauvreté a servi de substitut politique à la définition de politiques intégrées qui auraient permis de réaliser une plus grande cohésion sociale.

Les faits stylisés de la croissance de cette dernière décennie confirment les diagnostics sur la croissance des périodes antérieures : la répartition des revenus primaires a tendance à devenir plus concentrée, les champs de la redistribution des revenus et de la protection sociale ne s’étendent qu’à petits pas, l’impact social des dépenses publiques est en deçà de l’effort consenti. Les augmentations du produit proviennent, de manière disproportionnée, des activités modernes relativement peu étendues de l’industrie ou de quelques services, qui absorbent une fraction élevée de l’investissement total et ont des taux de croissance de la production relativement appréciables. Ce modèle de croissance concentré est perpétué par un accès limité à la terre, au foncier, au crédit, à l’éducation et à l’emploi dans le secteur moderne et il est souvent renforcé par les politiques fiscales inéquitables aussi bien que par la distribution des dépenses publiques. Même si la croissance se poursuit et que ses avantages se diffusent plus largement, il y a des obstacles qui limitent la part reçue par les personnes exclues ou vulnérables. La croissance de la population, même si elle est moins rapide que par le passé, a conduit à une offre excédentaire de travail non qualifié. Puisqu’ils ne peuvent être absorbés par les emplois salariés, la majeure partie de ces exclus et vulnérables se retrouve petits agriculteurs indépendants, artisans ruraux ou urbains ou membres du secteur urbain «informel» qui croît rapidement. Pour ces groupes socio-économiques, la croissance du revenu est limitée par le défaut d’accès à la terre, au capital, aux autres actifs et aux aides publiques. Dans une certaine mesure, ils sont en dehors de l’économie moderne, organisée et n’ont avec elle que de faibles liens. Certes, l’accès à l’emploi dans le secteur moderne a été amélioré par l’éducation et la croissance rapide de la demande de travail et l’investissement public a été réorienté pour compenser les handicaps initiaux des catégories vulnérables, mais l’efficacité de ces différentes politiques est toute relative. Les exclus sont privés d’une part équitable de l’accroissement général du produit en raison d’un certain nombre d’incapacités spécifiques que l’on peut résumer en défaut de capital physique et humain et défaut d’accès.

Le diagnostic sur les causes et les dimensions de l’exclusion sociale met sérieusement en question les approches en vigueur de l’élaboration des politiques publiques conçues pour surmonter ces handicaps. Pour traiter les problèmes des exclus de la croissance il est nécessaire de concevoir des programmes d’ensemble ou des politiques  globales (policy package) plutôt qu’un ensemble de programmes isolés. Le choix d’utilisation de ressources publiques exige que soient formulés les objectifs sociaux à partir desquels il est possible de les évaluer, ce qui fait couramment défaut dans les procédures d’élaboration et de mise en œuvre de nos politiques sociales. Les appels de nos dirigeants politiques à la confiance en notre avenir commun, à la reconstruction de nos solidarités et de notre cohésion sociale se heurtent à la profondeur des incertitudes individuelles. Croire que la cohésion de la société peut être obtenue sans une politique résolue et continue de réduction des inégalités, en premier lieu réduction des inégalités face au travail et à l’emploi, mais aussi réduction des inégalités de revenus et d’accès aux services essentiels, constitue une dangereuse illusion.