Les Etats otages des banques ?

Il faudrait responsabiliser les à‰tats pour remettre vraiment la finance au service de l’économie et de l’homme.

A la fin de la première décennie de ce nouveau siècle, la finance mondiale a vécu sa plus grave crise depuis les années 1930. L’épicentre de la crise était situé aux Etats-Unis, mais compte tenu de l’interconnexion des espaces financiers de l’économie globalisée, celle-ci s’est propagée à l’ensemble des systèmes bancaires de la planète et a secoué les fondamentaux des économies réelles. En ce début de la seconde décennie du nouveau millénaire, la crise de la dette souveraine, qui touche particulièrement l’Union européenne, nous rappelle que les facteurs de risque d’une crise systémique sont toujours à l’œuvre. La déréglementation de la sphère financière, le recul du modèle bancaire traditionnel, les questions touchant à l’éthique au sein des établissements financiers, l’absence d’une réelle gouvernance financière internationale, les déséquilibres mondiaux contribuent à favoriser des prises de risques incontrôlés et excessifs. Pendant ces années 2000, banquiers, fonds spéculatifs et autres financiers se sont enrichis en nourrissant une spéculation d’ampleur historique. Les Etats ont été obligés de socialiser les pertes du système bancaire, sauvant ainsi un secteur en pleine débâcle. Ils ont évité que l’économie mondiale plonge dans la dépression. Pratiquement, trois ans après la panique qui a suivi la chute de Lehman Brothers, qu’est-ce qui a changé ? A priori rien ou, pour être moins pessimiste, l’enthousiasme initial s’est peu à peu évanoui. Malgré l’assainissement en cours, le risque potentiel d’une crise systémique demeure.  
Pourtant, en même temps qu’ils géraient l’urgence, les grands pays ont ouvert de vastes chantiers de régulation, destinés à encadrer le pouvoir financier. Rien ne semblait échapper à l’œil des Etats. Des politiques précises ont été définies. Des institutions de contrôle de la finance ont été créées ou renforcées. La liste des chantiers de réglementation ouverts est impressionnante : banques, fonds spéculatifs, produits dérivés, paradis fiscaux, agence de notation… La plupart des mesures prises avaient un objectif commun : rendre la spéculation plus coûteuse. Et donc moins rentable. On a demandé aux banques de renforcer plus leur capital et se préparer un matelas de sécurité en cas de retournement. On leur a recommandé de ne pas s’engager outre mesure dans des activités risquées. On leur a commandé de mieux gérer leur «liquidité» pour faire face à d’éventuelles crispations  du marché interbancaire. On les a incitées à détenir plus de bons de Trésor émis par les grands Etats car ils étaient supposés sans risque. Des mécanismes de surveillance ont été mis en place pour savoir qui prend des risques et à quelle hauteur. Pour cela l’Europe s’est dotée d’un Conseil européen du risque systémique ; les Etats-Unis ont mis en place un Conseil de stabilité financière. Tous les régulateurs (Banques centrales, Autorités des marchés, etc.) ont renforcé leurs échanges d’information. Mais les meilleures règles du monde ne résistent pas longtemps si les acteurs concernés n’ont de cesse de chercher à s’en affranchir. Les banques se sont hâtées de rembourser l’aide des Etats et se retrouvent les mains libres. Les marchés continuent de spéculer à cœur joie. L’industrie financière utilise son pouvoir pour ouvrir des brèches dans la régulation des produits dérivés, réduire les contraintes de transparence et de régulation sur les fonds spéculatifs.

Aujourd’hui, des dissensions se manifestent entre les Etats et le lobbying intense des établissements financiers. Les Etats semblent plutôt des otages de la finance. Les régulateurs craignent d’imposer trop de contraintes à un secteur financier qui, tout en accumulant à nouveau les profits, reste structurellement fragilisé par ce qui lui reste à digérer d’actifs toxiques issus des subprimes, par sa détention d’actifs de dettes publiques européennes auxquelles les marchés ne font plus confiance, et par une récession qui dure et pourrait entraîner une montée des non-remboursements des crédits. Les Etats parviendront-ils à réduire le pouvoir de nuisance de la finance, son instabilité chronique ? Peuvent-ils limiter les crises que celle-ci ne manque pas de provoquer quand on lui lâche la bride ? Pour les modérés, les réformes financières entreprises jusqu’à présent s’inscrivent dans une logique d’«incitation» des financiers à prendre moins de risques plutôt que de leur imposer plus de prudence. Pour les pessimistes, dans un monde multipolaire sans réel leadership, l’élaboration de normes permettant une convergence «praticable» est particulièrement difficile à mener et le fossé va demeurer énorme entre les beaux projets d’une régulation efficace et les mesures minimalistes mises en œuvre. En fait, une issue à la grave situation actuelle réclame des mesures plus ambitieuses, porteuses non seulement d’une modification en profondeur du comportement des banques, des actionnaires mais aussi et surtout des Etats : en s’endettant massivement sur les marchés internationaux de capitaux, ils ont profité eux-mêmes des facilités de gestion que la finance globalisée leur offrait. Ils ont pu financer des dépenses supplémentaires sans lever les impôts correspondants. Or, plus les Etats dépendent des marchés internationaux pour leur financement, plus ils sont vulnérables aux caprices de ces marchés. Les désordres financiers se nourrissent aussi des déséquilibres extérieurs entre les pays. Une réglementation financière plus efficace sera un progrès, mais elle demeurera insuffisante. Car il faudrait responsabiliser les Etats pour remettre vraiment la finance au service de l’économie et de l’homme.