Les entreprises publiques boudent l’emploi

L’évaluation socioéconomique des investissements doit être une préoccupation permanente des pouvoirs publics. Cet impératif s’explique par les grandes mutations que connaît notre économie

Les modalités de financement de l’investissement public global de l’Etat ont connu des changements sur la longue durée. La contribution relative des Etablissements et Entreprises Publics (EEP) a pris de l’ascendant sur le rôle direct du budget général. Les EEP contribuent désormais à raison de 63% à l’investissement global au lieu de 45% en 2002. Ce changement de tendance n’est pas sans conséquences sur l’emploi. Les EEP jouent un rôle important dans la croissance économique mais contribuent peu à la création directe d’emplois directs.

Sur la période 1999-2015, les investissements des EEP ont progressé à un rythme moyen, dépassant les 12% par an, approchant ainsi les 127 milliards de dirhams en 2014 contre 18 milliards de dirhams en 1999. Les investissements des EEP ont été multipliés par 4. Au-delà des fluctuations de court terme, l’évolution globale de l’investissement des grandes entreprises nationales est marquée par une croissance tendancielle. Près de 80% des investissements des EEP sont destinés aux secteurs des infrastructures ainsi qu’aux secteurs sociaux et de l’habitat. Ces projets contribuant ainsi au développement de la connectivité des territoires, à l’attrait des investissements, à la réduction des coûts des facteurs. Les EEP jouent un double rôle dans la dynamique de la croissance. Un rôle de portage dans les projets structurants qui impactent directement et de manière significative la compétitivité de l’économie nationale, notamment dans les domaines du transport, des infrastructures portuaires et aéroportuaires, de désenclavement du monde rural… Un rôle de locomotive dans la mise en œuvre des différentes stratégies sectorielles : les EEP intervenant dans l’agriculture apportent un précieux soutien aux filières agricoles du Plan Maroc Vert. Celles opérant dans le secteur de la pêche œuvrent pour renforcer les infrastructures de la pêche et le système de valorisation des ressources. La contribution des EEP du tourisme est déterminante dans l’engagement de projets d’investissements de la Vision 2020. Les entités publiques impliquées dans la stratégie énergétique mettent en œuvre la politique volontariste de développement des énergies renouvelables et le programme national d’efficacité énergétique, etc. 

Toutefois, un des phénomènes économiques marquants de ce dynamisme est l’apparition d’un écart significatif entre les performances de ces entreprises et la croissance de leur contribution à la création directe des emplois. Contrairement au profil dégagé par les investissements, l’évolution de l’emploi des EEP marque une tendance à la baisse. Le volume de l’emploi s’est réduit de plus du tiers entre 2000 et 2013. Une régression de l’emploi à un rythme de 0,34% par an, cumulé cela fait une perte d’emplois de 63 000 postes, ou 4864 emplois par an. Toutes les grandes entreprises publiques ont connu une baisse des effectifs. Ce phénomène est lié à deux considérations: la première est que nombre d’entre elles étaient en situation de sureffectifs. Dans les périodes de vaches grasses et de l’économie administrée, les entreprises publiques vivaient sous perfusion de l’Etat et prêtaient peu d’attention à la maîtrise des effectifs et à l’évolution des charges salariales. Aujourd’hui c’est différent. Ainsi, le groupe OCP a mis en œuvre une nouvelle stratégie visant à conforter sa position de leadership sur le marché mondial. A cet effet, la stratégie exigeait la modernisation de ses processus de production et une réduction de ses coûts. Le groupe a perdu de nombreux postes de travail, les nouvelles recrues compensant à peine les départs à la retraite. La stratégie de l’OCP n’a pas généré de créations d’emplois directs conséquents mais elle a participé à la création d’emplois induits dans les régions d’implantation, notamment à travers la sous-traitance de tâches ou d’activités auprès de PME locales. Le même phénomène est observé dans la stratégie des entreprises nationales de transport aérien ou ferroviaire. Royal Air Maroc, tout en menant son plan de restructuration, s’est débarrassée d’un effectif important de salariés dans ses différents métiers. L’ONCF, pour sa part, tout en conduisant à bon escient son programme général de renforcement du réseau, de modernisation des installations, a réduit l’effectif de son personnel. Il en est de même pour les entreprises des secteurs portuaire et aéroportuaire (ODEP, ONDA) qui ont perdu des effectifs tout en enregistrant une densification des investissements dans le cadre de la mise en œuvre de leurs nouvelles stratégies pour répondre à l’évolution du trafic et aux exigences d’amélioration de la qualité de service.

L’évaluation socioéconomique des investissements doit être une préoccupation permanente des pouvoirs publics. Cet impératif s’explique par les grandes mutations que connaît notre économie : intensification de son ouverture extérieure, émergence de nouveaux secteurs économiques, nécessité de s’engager dans la transition énergétique, interrogations sur les formes et les outils de l’intervention publique dans un cadre où la régulation par la concurrence devrait prendre une place croissante. Ce sont là les raisons de la nécessité de prêter une attention à l’évaluation des investissements, qui doit intégrer deux traits majeurs. Le premier est la contrainte pesant sur les budgets publics. Le second trait est leur contribution à la création des emplois.