Les enjeux majeurs du long terme

Des questions nous interpellent :
quel sera, dans le nouvel ordre
en gestation, le positionnement
du Maroc ? Comment évoluera
le pouvoir de l’Etat, son autonomie
de décision ? Quels seront les rôles des autres acteurs de la vie économique et sociale ?…

L’histoire des représentations de l’avenir est aussi ancienne que celle des religions. Mais dans le monde d’aujourd’hui les discours d’anticipation s’appuient sur des genres où l’art et la technique se combinent pour définir les futurs possibles. Ils ont pour noms : la prévision, la planification, la prospective. Notre difficulté de prévoir le court et le moyen terme ne saurait justifier un défaut de réflexion prospective. Ce «regard sur l’avenir destiné à éclairer l’action présente» (Michel Godet) possède des caractéristiques essentielles qui fondent sa spécificité par rapport à la prévision ou à la planification: vision longue, globalité, prise en compte d’éléments qualitatifs autant que de données chiffrées, pluralité des futurs possibles. Si, un peu partout dans le monde, la prospective bénéficie d’une audience croissante, son contenu, ses méthodes restent encore mal connus de notre grand public. On observe, ici ou là, une certaine sensibilité aux questions de long terme : le tourisme s’est donné une ambition avec la Vision 2010, les accords de libre-échange se sont calés sur l’échéance 2012, l’agriculture a lancé une réflexion sur ses perspectives de 2020, l’industrie se cherche un horizon pour ses choix. Tous ces exercices s’imposent en vue de fixer des objectifs de programmation. Ils risquent de pêcher par l’absence d’une cohérence d’ensemble. D’autres enjeux majeurs à long terme de notre société demeurent peu appréhendés. On en citera trois.
Tout d’abord, le mouvement de la mondialisation. Les travaux du Plan soulignent ses effets probables sur l’économie nationale. Mais le caractère multiforme – à la fois économique, politique et culturel – de cet enjeu n’est pris nulle part dans sa globalité. Un mouvement qui s’accélère, bousculant l’identité nationale et la légitimité étatique. La tendance va s’amplifier, estiment la plupart des futurologues.
Les incertitudes sur la future hiérarchie des nations donnent lieu à divers scénarios controversés : coopération ou conflit sino-américain, dynamisme ou déclin européen, marginalisation ou rattrapage accéléré du Sud… Des questions nous interpellent : quel sera, dans le nouvel ordre en gestation, le positionnement du Maroc ? Comment évoluera le pouvoir de l’Etat, son autonomie de décision ? Quels seront les rôles des autres acteurs de la vie économique et sociale, leur capacité à assurer une meilleure gestion des ressources disponibles? Comment desserrer les freins potentiels à une insertion gagnante dans ce processus, qu’il s’agisse des crispations identitaires ou de l’inefficacité des institutions publiques.
Plus que jamais, les futurologues s’intéressent au changement technique et à ses conséquences sociales. Ils nous promettent des scénarios hardis d’anticipation : l’agriculture «hors sol», les villes artificielles sur les océans, le tourisme dans l’espace, l’exploitation minière de la lune et des planètes proches, la disponibilité de nouvelles sources d’énergie, la création d’être vivants de synthèse. En résumé: la maîtrise du savoir constituera demain la source essentielle du pouvoir. D’autres questions brouillent notre futur : les progrès de la productivité ne risquent-ils pas d’entraîner, à activité constante, la suppression des emplois ? Le Maroc sera-t-il confronté à un phénomène de vieillissement démographique qui pèsera sur son dynamisme ? Notre jeune société a-t-elle intérêt à courir après le modèle de la vieille société centralisée, industrialiste et uniformisante ou devra-t-elle épouser un type d’organisation plus ouvert, décentralisé, réactif et innovant ?
Enfin, l’écodéveloppement est l’autre enjeu des années futures. Que de rapports ou d’études résument la gravité de la crise écologique à venir. La tendance nouvelle consiste à chercher les voies d’un «développement durable», susceptible de concilier croissance et environnement, en préservant la base de ressources naturelles nécessaires au bien-être des générations futures. Sommes-nous dans cette logique ? Pas encore ou pas suffisamment. D’où l’urgence d’une vision-action sur les énergies renouvelables, la récupération des déchets, la préservation des sols et de la biodiversité…. Ces conjectures ne sont pas le produit d’une imagination trop fertile : elles sont inscrites dans les tendances probables. Il est donc nécessaire de voir loin et large pour éclairer l’action présente .