Les enjeux de l’accès des femmes à  la décision médiatique

L’accès des femmes aux postes de décision médiatique est susceptible d’infléchir les politiques rédactionnelles pour une meilleure intégration de l’approche genre dans la sélection et le traitement de l’information. Pour une plus grande visibilité, il faut également augmenter l’aptitude
des femmes à  produire et diffuser l’information.

Dans de nombreux pays, la question «des femmes et les médias» est en passe de devenir un sujet bateau, un marronnier pour les organes de presse de tout bord. Parmi les décideurs, ce sujet est aussi, désormais, un créneau sans risque pour discours politiquement correct.

Et pourtant, la récurrence de cette thématique ne saurait faire oublier que la question est pertinente à  plus d’un titre et est ouverte sur l’avenir. D’abord, il y a encore loin du discours à  l’action, du vÅ“u pieux à  une politique concrète et efficiente. Ensuite, il y a un domaine o๠même le discours est en retrait et l’action très timorée : la promotion de la participation et de l’accès des femmes à  l’expression et à  la prise de décision dans les médias et dans le domaine des nouvelles technologies de la communication.

En butte à  de nombreuses iniquités dans la société en général, la femme risque fort d’être la grande exclue de la société de l’information. Si la fracture numérique sépare les riches et les pauvres, elle sépare aussi les hommes et les femmes. Alors même que les possibilités que les technologies de l’information et de la communication offrent aux femmes dans tous les pays du monde suscitent beaucoup d’enthousiasme, il y a lieu de s’inquiéter quand la majorité des femmes en reste exclue. D’autant plus que le monde appartient déjà  à  ceux et celles qui ont des possibilités d’échange de l’information, qui peuvent produire et diffuser leurs propres messages.

Sur-marginalisation
Parce qu’elles sont les plus nombreuses à  ne pas avoir accès aux technologies de l’information, les femmes se retrouveront dans une situation de sur-marginalisation, dans un monde o๠la cadence du changement ira croissant. L’exploration des possibilités, des contraintes, des obstacles pour les femmes en ce qui a trait aux NTIC est une question importante. A cet effet, il paraà®t évident que la formation des femmes et notamment des leaders parmi elles aux NTIC est très productive. En tant que média alternatif moins soumis à  la censure politique et économique, Internet permet aux femmes de diffuser leurs messages et de faire partager leurs analyses.

Sur ce plan, il y a lieu de prendre en compte que le rôle des journalistes femmes sera déterminant. Car elles sont aux premières loges d’une réflexion-action o๠l’enjeu est d’être et être vu. C’est pourquoi il ne faut pas être dupe : alors que l’on enregistre, dans de nombreuses sociétés, une inflation de discours plus ou moins condescendants sur l’image de la femme dans les médias, discours qui arrivent souvent à  la conclusion que c’est la faute à  tout le monde, c’est-à -dire à  personne, on évacue rapidement la question de la position des femmes dans les médias. Or, les faits sont têtus : les femmes sont encore peu nombreuses aux postes de prise de décision malgré de nombreuses avancées au cours des dernières années. Au Maroc, une étude du Centre de la liberté de presse au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, publiée la semaine dernière, nous apprend que 4,8% seulement des organes de presse sont dirigés par des femmes, alors même qu’en presse écrite, par exemple, les journalistes femmes représentent 24% de la population journaliste (189 femmes sur 783 détenteurs de la carte professionnelle).
Mais il y a pire encore : la présence de femmes alibi dans des postes dénués de tout pouvoir, mais suffisamment visibles pour que le sujet soit clos. A une grande rencontre sur les médias et les femmes en Méditerranée, organisée à  Beyrouth le 22 mai dernier par l’agence italienne ANSA et la Commission européenne, on a assisté à  une scène surréaliste et provocante : des journalistes femmes du Yémen, du Qatar et des Emirats Arabes Unis, dûment escortées par leur mehrem (un homme responsable d’elles car, en tant que femmes, elles n’ont pas le droit de voyager seules !) soutenaient mordicus que, dans leurs pays, les femmes étaient partout dans les médias et qu’elles se sentaient libres !

Un potentiel sous-investi
Plus sérieusement : la faible présence des femmes aux niveaux de décision dans les médias génère des manques à  gagner pour le fonctionnement démocratique des sociétés. Le potentiel des femmes demeure sous-investi dans le domaine des médias et cela est «inhibant» pour la créativité collective des femmes dans les champs de l’information.
En accédant à  la décision, les journalistes femmes auront, en tant que citoyennes et en tant que professionnelles, leur mot à  dire sur la manière dont les systèmes médiatiques se configurent et fonctionnent.
Il y a également un autre avantage à  escompter : l’amélioration de la position des femmes dans les médias, surtout quand elle est fondée sur la méritocratie et une véritable approche genre, a un effet positif important sur l’image de la femme dans la société. Or, on sait, depuis suffisamment longtemps, que ce capital-image est un atout pour la dynamisation et la promotion de la participation sociale de la femme. En outre, le ciblage des journalistes femmes est gagnant car, de par leur impact et leur nature, les professions médiatiques sont un champ d’action o๠la visibilité est optimale.
Enfin, des femmes aux postes de décision dans les médias, ce sont autant de points focaux pour la dissémination de la culture de refus des inégalités entre les sexes et, peut-être, la formation aidant, pour instaurer de bonnes pratiques dans le traitement de l’information. Avec un peu de chance et de méthode démocratique, cela facilitera aussi la promotion des femmes en tant que sources d’information pour les médias. Pour l’instant, ceux-ci recueillent majoritairement leurs informations auprès de sources masculines, comme si le point de vue des femmes était marginal, alors qu’il est juste marginalisé ! Les femmes sont aussi les protagonistes du monde !