Les « enfants du péché »

Qu’on prenne délibérément le risque de priver un enfant abandonné d’avoir des parents adoptifs pour l’aimer et le chérir, de le condamner à  dépérir dans un orphelinat juste parce qu’on craint un changement de religion, c’est tout simplement inhumain. Les auteurs de cette circulaire ont-ils déjà  croisé le regard d’un de ces petits êtres ? Ont-ils simplement une idée du désespoir qui peut être le sien ?

Longtemps, on s’est refusé à les voir. Aujourd’hui encore, ils demeurent aux yeux d’une société engluée dans ses préjugés «les enfants du péché». Un «péché» si lourd qu’il les marque au fer au rouge pour le restant de leur vie. Chaque année au Maroc, des amours interdits naissent des milliers d’enfants dont la plupart subissent l’abandon à peine sortis du ventre de leur mère. Une blessure inguérissable et que seule une adoption rapide par une famille aimante peut aider à rendre moins douloureuse. D’où la colère provoquée en septembre dernier auprès de toutes les personnes qui éprouvent un vrai souci à l’égard de ces enfants par la circulaire de Ramid sur la kafala. Depuis sa sortie, celle-ci n’a cessé de faire couler l’encre. Elle a ulcéré les ONG et associations marocaines tout comme elle a provoqué l’ire de celles représentatives de la communauté marocaine à l’étranger.

Pour rappel, la disposition prise par le ministre de la justice introduit le critère de la résidence parmi ceux auxquels doivent souscrire les postulants à la kafala. Ces derniers sont tenus désormais de résider obligatoirement au Maroc. Ce qui signifie que la porte est maintenant fermée aux non-résidents, qu’ils aient ou non la nationalité marocaine. Exit donc les MRE tout comme nos voisins espagnols dont beaucoup franchissaient régulièrement le détroit pour venir adopter des enfants au Maroc. Mustapha Ramid a justifié sa décision en agitant l’intérêt suprême de l’enfant. Il a expliqué que l’objectif est d’assurer un meilleur contrôle et suivi de l’intégration des enfants dans leurs familles d’accueil. Pour lui, la vérification de ces conditions devient difficile lorsque le kafil n’est pas résident au Maroc.

Les ONG n’ont eu aucun mal à démonter l’argumentation du ministre en rappelant que, dans les faits, même pour les adoptions par les familles résidentes au Maroc, le contrôle ou le suivi étaient quasi-inexistants. Elles ont contre-attaqué en affirmant que «l’intérêt suprême de l’enfant» sur lequel le ministre base son argumentation n’avait absolument pas été pris en considération par cette circulaire, aucune alternative ou mesure de substitution à cette limitation des postulants à la kafala n’ayant été avancée pour le préserver. Il faut savoir qu’actuellement les associations de bienfaisance et les orphelinats connaissent des réductions drastiques des subventions publiques, rendant la prise en charge matérielle de ces enfants de plus en plus difficile. En fermant la porte de la kafala aux MRE et aux étrangers, nombreux parmi les postulants à la kafala, non seulement on diminue les chances de ces enfants à trouver une famille aimante et donc à prétendre à une vie (presque) normale mais on accroît la pression sur les orphelinats qui ne savent plus où donner de la tête pour s’occuper correctement de leurs petits protégés… Est-ce donc cela veiller à «préserver leur intérêt suprême ?».

L’affaire de cette circulaire apporte un exemple supplémentaire de l’étroitesse d’esprit et de la sécheresse de cœur auxquels peut conduire le dogmatisme religieux. Le ministère de la justice n’a pas fait mystère de l’une des raisons majeures qui a motivé sa circulaire. Celle de la crainte de voir ces enfants quitter le giron de l’islam pour celui du christianisme (le chiffre de 20 000 à 30 000 sur les 20 prochaines années a ainsi été avancé) s’ils venaient à vivre hors du Maroc. Et ceci n’est pas recevable. Qu’on nous dise que l’on craint que ces enfants, faute de possibilité de contrôle et de suivi, tombent dans des réseaux de pédophilie et soient victimes de violence, on répondra que c’est, effectivement là, un souci majeur. Et que les vérifications de rigueur doivent être faites correctement. Sauf qu’elles ne le sont pas au Maroc même. Et qu’on pourrait, si on le voulait vraiment, les faire même si l’enfant quitte le territoire.

Maintenant, qu’on prenne délibérément le risque de priver un enfant abandonné d’avoir des parents adoptifs pour l’aimer et le chérir, de le condamner à dépérir dans un orphelinat juste parce qu’on craint un changement de religion, c’est tout simplement inhumain. Les auteurs de cette circulaire ont-ils déjà croisé le regard d’un de ces petits êtres ? Ont-ils simplement une idée du désespoir qui peut être le sien ? Ou bien estiment-ils que les «enfants du péché» n’ont pas le droit à l’amour ? C’est effectivement cela. Pour ces esprits étroits et ces âmes asséchées, ces enfants restent des «oulad lahram». Qui n’ont droit à rien et surtout pas à de l’amour.

Affligeant ! Et honteux. Tout juste honteux.