Les enfants du Maroc ont perdu leur docteur

Premier chirurgien pédiatrique marocain, Abderrahim Harrouchi est un ancien interne des hôpitaux de Paris, l’un des rares, comme eut à  cÅ“ur de le rappeler son amie et confrère le Pr Hakima Himmich, à  avoir renoncé à  faire carrière en France pour revenir travailler dans son pays. Celui-ci, pourtant, ne le reçoit pas les bras ouverts. On lui demande, pour intégrer un CHU qui venait de voir le jour, de repasser son agrégation !

Il aimait la vie et la vie l’aimait. Il la personnifiait en toutes circonstances, premier levé, dernier couché, y croquant à pleines dents comme s’il pressentait, comme s’il savait, qu’en une belle journée d’été, elle le quitterait brutalement en amante ingrate. Car s’il fut quelqu’un qui l’honora en tout instant, ce fut lui. Le professeur Abderrahim Harrouchi s’en est allé comme il a vécu : aimé et entouré. Le dimanche 20 août, il a rendu son dernier souffle au milieu des siens, dans la chaleur de leur amour. Quelques mois auparavant, sachant sa fin proche, ses confrères de l’Association de chirurgie pédiatrique dont il était le président, et qu’il avait contribué à fonder, lui avaient rendu un vibrant hommage au cours d’une soirée hommage à l’hôtel Sheraton de Casablanca. Chacun, avec beaucoup d’émotion, lui avait alors exprimé sa reconnaissance pour ce qu’il avait accompli au profit de la santé au Maroc. «Nous sommes fiers d’avoir été vos élèves, lui dira le Pr Abou Maârouf, président de l’association. En leur nom à eux tous, je vous dis merci». Et puis cette épitaphe, signant la projection d’un succédané de sa vie en images : «Cher maître, aucun mot, aucune phrase ne saurait vous exprimer notre reconnaissance et notre gratitude. Rien ne pourrait être à la hauteur de votre hommage».

Toutes les allocutions prononcées ce soir-là se sont conclues sur la formulation du même merci. Un merci que l’on sentait jailli du cœur tant l’homme que fut Abderrahim Harrouchi, qu’il s’agisse du chirurgien exceptionnel, de l’enseignant pédagogue, de l’infatigable acteur associatif ou de l’ami joyeux, avait été dans le don constant de lui-même et de son savoir. Et il est heureux que cet hommage lui ait été rendu de son vivant, alors qu’il connaissait une petite rémission du cancer brutal qui l’a emporté, en moins d’un an, ce 20 août.

Lorsque Abderrahim Harrouchi intègre, en 1976, le service pédiatrique de l’hôpital Ibn Roch, tout est à construire. La faculté de médecine de Casablanca vient de voir le jour. Premier chirurgien pédiatrique marocain, Abderrahim Harrouchi est un ancien interne des hôpitaux de Paris, l’un des rares, comme eut à cœur de le rappeler son amie et confrère le Pr Hakima Himmich, à avoir renoncé à faire carrière en France pour revenir travailler dans son pays. Celui-ci, pourtant, ne le reçoit pas les bras ouverts. On lui demande, pour intégrer un CHU qui venait de voir le jour, de repasser son agrégation ! Qu’à cela ne tienne ! Comme il n’y a pas de compétences dans sa spécialité pour le juger sur place, c’est son jury français qui fait le déplacement au Maroc pour lui décerner son titre une seconde fois. Cette formalité réglée, Abderrahim Harrouchi retrousse les manches, au sens propre comme au sens figuré, pour jeter les bases de la chirurgie pédiatrique marocaine. Il faut d’abord un lieu propre. Il met à contribution ses amis pour nettoyer avec lui les murs du service qui lui a été alloué. Ensuite, il fait appel à ses anciens professeurs pour l’aider dans son entreprise. Comme il le rappela lui-même au cours de cette soirée à l’hôtel Sheraton, se met alors en place «une contribution décentralisée basée sur l’amitié» avec des missions de 15 jours par an lors desquelles des sommités médicales telles les professeurs Pelerin, Pavi et Padovani viennent former et opérer bénévolement à Casablanca. Suivant la recommandation de son maître, le Pr Pelerin, de ne surtout pas «oublier les priorités», Abderrahim Harrouchi édifie des fondations solides, basées sur des valeurs morales, à ce qui devient par la suite l’école de chirurgie pédiatrique de Casablanca. Sa conception, qui ne transige pas sur la déontologie, de la pratique médicale et sa compétence, reconnue à l’international par ses pairs, vaudront à des milliers d’enfants, jusque-là condamnés, de recouvrer la santé et le sourire.

De 1985 à 1992, Abderrahim Harrouchi préside en tant que doyen aux destinées de la faculté de médecine de Casablanca. Entouré d’une équipe motivée, il en réorganise les structures et crée une dynamique de changement. Pour ce faire, le doyen qu’il est passe une maîtrise en pédagogie, porté par le souci d’une transmission optimale du savoir. Par la suite, il met en place un programme à l’intention de ses confrères pour lequel il organise des séminaires animés par les plus grands spécialistes. Passionné par cette discipline, il écrit plusieurs manuels sur le sujet, ce qui lui valut d’être sollicité par le milieu de l’entreprise pour des ateliers et des formations.

En tant que doyen, Abderrahim Harrouchi va également marquer son passage par sa gestion de l’occupation, des semaines durant, de la faculté par des extrémistes islamistes. Faisant preuve d’un courage surprenant, il osa poursuivre en justice les meneurs qui avaient semé la terreur à l’intérieur de l’enceinte universitaire. Les confrères qui vécurent avec lui cette épreuve lui en sont à ce jour reconnaissants, comme ils lui sont redevables d’ «avoir redoré le blason de la faculté de médecine» (P. Skalli).
Appelé à des fonctions ministérielles de 1992 à 1995 (santé, développement social), Abderrahim Harrouchi laisse le souvenir d’un ministre qui descend sur le terrain en faisant des visites inopinées dans les hôpitaux. Il fut également l’initiateur du premier programme d’assurance-maladie, qui devait devenir par la suite l’AMO et le RAMED.

La place dédiée à cette chronique ne permet pas de s’attarder sur l’ensemble des temps forts de cette vie portée par la passion, l’engagement et le sens de l’intérêt collectif. Rappelons simplement que ce grand chirurgien, cet enseignant émérite, ce ministre dévoué fut également un infatigable acteur associatif qui ne se lassa jamais d’apporter sa petite pierre à la construction de la démocratie et de la modernité dans son pays. Son dada, connu de tous, fut le civisme qu’il s’employa à prôner par le biais de l’association Afak qu’il créa et présida jusqu’à sa mort.

Ses différents engagements, le Pr Harrouchi put les mener à bien, le visage toujours illuminé par un large sourire, parce qu’à ses côtés se tenait une femme, son épouse Claude, une compagne remarquable et présente en toute circonstance. Et parce que cet homme, doté de multiples talents, ne savait pas que travailler. Il savait aimer, chanter, danser, faire la fête, en un mot goûter le bonheur de vivre. Voilà pourquoi tous, aujourd’hui,  le pleurent, qu’ils soient sa famille, ses amis, ses confrères ou les dizaines de milliers d’enfants qui lui doivent d’avoir recouvrer la santé.