Les enfants de la révolution numérique

«Le bel effet spécial, c’est le cinéma lui-même». Tirée d’un ouvrage pour rire, Brèves de comptoir, cette réflexion pourrait constituer une participation laconique et souriante au débat qui oppose les défenseurs des techniques classiques du cinématographe aux tenants des nouvelles technologies de l’image. On parle depuis une dizaine d’années – ailleurs qu’ici faut-il le préciser ? – de la «révolution numérique» faite par le cinéma et le passage à la technologie nouvelle qui offre une panoplie d’outils qui vont de la caméra digitale aux logiciels de montage virtuel. Tout cela a donné naissance à de nouvelles vocations et ouvert de nouvelles perspectives au champ cinématographique dans le monde.
Pour les experts, il est temps de se pencher sur l’apprentissage de ces nouvelles technologies et leur impact sur les méthodes d’enseignement. C’est justement ce qui a été débattu lors des «Rencontres Henri -Langlois» qui se sont tenues il y a quelques semaines à Poitiers, en France. Dans un compte rendu du journal Le Monde (13 avril 2004) relatif à cette manifestation, on a relevé ce passage à propos de l’influence des nouvelles technologies numériques sur les méthodes d’enseignement : «Du jour au lendemain, le rapport des élèves à leur outil s’est radicalement modifié. Le geste de la prise de vue est devenu trivial. Ce n’est plus une caméra complexe, lourde, voire magique qu’il s’agit d’apprivoiser, mais un petit objet maniable et (relativement) bon marché. Le rapport intellectuel à la matière cinéma change aussi, puisque sa nature est différente. L’image numérique résulte de l’encodage d’informations stockables, pas de l’impression de la lumière sur la pellicule.»
Pour faire dans la proximité journalistique – sans pousser les soupirs qui vont avec chaque fois que l’on tente des comparaisons – on peut dire que cette citation nous interpelle à plus d’un titre. Certes on est largué sur le plan historique lorsqu’on s’amuse, si l’on ose écrire, à égrener notre filmographie. Une centaine de longs métrages, cent ans après la création du cinématographe, il n’y a pas de quoi se prendre les pieds dans la pellicule et encore moins tapisser une étagère dans une cinémathèque. Sans parler de la qualité de cette production ni des moyens financiers, techniques et humains qui lui ont été dédiés.
Mais restons positifs et voyons les choses du bon coté, comme disait l’un des Monty Python en montant avec le sourire pour la crucifixion. On a peut-être fait des économies en participant gratos à la révolution numérique. Non ? Mais si, puisqu’on n’a plus besoin de tout ce gros matos aujourd’hui obsolète, de ces laboratoires budgétivores, de toute la quincaillerie qui s’entasse, et de ces kilomètres de pelloche. Entrée de plain-pied dans l’ère du numérique, la prochaine génération de cinéastes n’aura plus à nous fabriquer des images à base de pellicule impressionnée par la lumière, ni à exécuter un montage physique à coup de scotch (la colle pas l’alcool, ou les deux…) et de ciseaux mais devra seulement bidouiller des opérations réversibles en maniant une souris tout en sirotant un Coca light.
Jusqu’ici, tout va bien – comme dirait le mec qui a sauté du haut de la falaise en admirant le paysage avant d’atteindre le sol – mais en sautant une ou deux générations technologiques on aura sûrement loupé la participation à plusieurs épisodes de l’histoire du cinéma universel. C’est en fait le prix à payer lorsqu’il s’agit d’adopter de nouvelles technologies dans n’importe quel secteur. C’est un des drames de ce qu’on appelle mondialisation et qui donne une illusion d’égalité à toute l’humanité. Le pouvoir est souvent entre les mains de ceux qui ont le mode d’emploi du shmilblick, sa généalogie et son processus historique. La mondialisation, comme le disent de plus en plus d’économistes lucides, est toujours en avance sur la réalité de nombre de sociétés. Il nous reste pour nous consoler – en matière de cinéma en tout cas – de ne pas oublier que ni la technologie, ni sa bonne maîtrise ne confèrent du talent et de l’imagination créatrice. Alors, restons positifs et «raccord» avec cet excellent cinéaste, Robert Bresson, qui disait : «Ce qui est beau au cinéma, ce sont les raccords : c’est par les joints que pénètre la poésie.»