Les enfants de la fracture numérique

On ne naît pas cinéaste, on le devient en apprenant le métier
côté «court», tout en aspirant à passer côté jardin pour s’exprimer et s’affirmer auprès d’une plus grande audience. Même si certains cinéastes de talent n’ont jamais réalisé de courts métrages et que d’autres n’ont jamais fait d’études de cinéma.

Dans une de ses déclarations décapantes au magazine Studio, Jean-Luc Godard – le cinéaste génial que l’on cite aujourd’hui plus qu’on ne va voir ses films -a donné cette définition du cinéma qui est parfaitement dans le ton de son œuvre : «Le cinéma est un moyen d’expression dont l’expression a disparu. Il est resté le moyen». C’’est, nous semble-t-il, une assez bonne entrée en matière pour parler du 2e Festival du court métrage méditerranéen de Tanger, très bien organisé par le CCM du 21 au 25 septembre. Il est évident qu’il ne s’agit pas ici de prendre l’esprit de la définition godarienne mais plutôt sa lettre, à savoir que le court métrage est le moyen le plus sûr ( mais pas toujours le moins long) pouvant donner une expression au cinéma marocain. On s’explique car il faut éviter le malentendu qui menace toute discussion autour du cinéma marocain. On sait que l’être cinématographique au Maroc naît après avoir poussé trois vagissements sous forme de courts métrages et assisté quelques aînés dans la fabrication de leurs films longs. Il n’y a là rien qui ressemble à un passage sous des fourches caudines. On ne naît pas cinéaste, on le devient : en apprenant le métier côté «court», tout en aspirant à passer côté jardin pour s’exprimer et s’affirmer auprès d’une plus grande audience. Bien sûr, on nous dira que des cinéastes de talent n’ont jamais réalisé de courts métrages et que d’autres n’ont jamais fait d’études de cinéma. Tout comme il y a des écrivains de talent qui n’ont jamais eu leur bac, tel Zola, par exemple, ou Choukri, pour rester à Tanger. Mais c’est-là un débat qui ne mène à rien car aujourd’hui le cinéma, comme tout moyen d’expression, passe par l’apprentissage d’une technique mise au service d’un contenu qui pourrait être le fruit d’un parcours personnel ou commun. Bien entendu, on ne dira pas, comme dans la boutade de Godard, que l’expression a disparu et qu’il reste le moyen, mais bien au contraire. En effet, il s’agit aujourd’hui de donner aux jeunes cinéastes marocains le moyen adéquat pour faire le cinéma qui exprime et donne à voir les avatars, les espérances à travers l’imaginaire du Maroc d’aujourd’hui.
A Tanger même, et à la faveur de la tenue du festival, la commission du Fonds d’aide au cinéma du CCM a annoncé les résultats de sa première réunion en accordant une subvention à six projets de courts métrages dans des proportions satisfaisantes. Une espèce de don à l’avenir car, comme dit un proverbe chinois, «toutes les fleurs de l’avenir sont dans les semences d’aujourd’hui». Le court est donc à l’honneur et c’est à travers sa promotion et celle des jeunes talents d’aujourd’hui que naîtra l’expression exacte d’un renouveau du cinéma marocain. On sait que plusieurs membres de la première génération des cinéastes marocains, tout frais émoulus de l’IDHEC ou d’ailleurs dans les années soixante, nous ont d’abord donné à voir des courts métrages d’une excellente facture avant de rencontrer moult difficultés par la suite. Il s’agit aujourd’hui de bien entretenir les cocons abritant les chrysalides qui se mueront en une myriade de papillons dont l’envol marquera un nouveau souffle cinématographique au Maroc. Certes, le moyen dont parle Godard a changé, à cause ou grâce à l’évolution technologique, le numérique est là et le comportement culturel du public ne peut qu’être marqué par ces mutations. Mais les enfants de la génération numérique sont parmi nous. Elevés au biberon de la télé d’ici et d’ailleurs – ce qui n’est pas pour faciliter les choses -, ces enfants de la fracture numérique peuvent donner à voir des œuvres de bonne facture s’ils savent faire bon usage de ce conseil de Condorcet : «Conservons par la sagesse ce que nous avons acquis par l’enthousiasme». Et c’est peut-être là où il faudrait revenir et gamberger sur la citation, évoquée au début de cette chronique, de l’autre sage de la modernité cinématographique, Jean-Luc Godard, afin de faire revenir, par tous les moyens et les supports existants ou à venir, l’expression disparue du cinéma .