Les émois littéraires

Les psy et autres spécialistes en la matière s’accordent pour affirmer, sans ambages et surtout sans preuves, que la petite enfance détermine le devenir de la personne.

Tout est joué avant que nous n’ayons douze ans», disait Charles Péguy. Parle-t-il ici du destin d’un homme, de sa formation, de ses penchants littéraires politiques ou autres ? S’agissant d’un écrivain de l’étoffe de Péguy, on peut penser qu’il ne pourrait être question que  d’un auteur, romancier, poète ou philosophe, qui revient sans cesse vers son enfance pour remonter le temps, faire un tour de soi, revisiter les lieux de la prime mémoire, ses gens, son moi et ses émois. Les psy et autres spécialistes en la matière s’accordent aussi pour affirmer, sans ambages et surtout sans preuves, que la petite enfance détermine le devenir de la personne.

Alors va pour l’enfance de l’art lorsqu’il s’agit d’écrire et de créer, c’est-à-dire de suivre une voie intraçable, improbable et imprévisible. Si des écrivains reviennent sur leur enfance, notamment lorsqu’ils ont atteint un certain âge ou un âge certain, n’est-ce pas aussi pour tracer un cercle, c’est-à-dire boucler une boucle ? A moins que ce ne soit, comme dit Kafka dans un de ses aphorismes réunis dans un opuscule intitulé Réflexions sur le péché, la souffrance, l’espérance et le vrai chemin. (Rivages. Poche) : «Passé un certain point il n’est plus de retour. C’est ce point-là qu’il faut atteindre».

Atteindre l’inaccessible étoile a toujours été le but de ceux qui vont à la recherche de l’impossible dans une quête inouïe de soi, c’est-à-dire du temps qui passe et du temps perdu. Et cette recherche n’est pas nécessairement une autobiographie, une narration de soi, une autofiction ni une invention du moi. Et parce que, même la Recherche du temps perdu de Proust n’est pas une autobiographie. A preuve, la conclusion à laquelle est arrivé son auteur dans le Temps retrouvé : «La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent vécue, c’est la littérature».   

C’est ce que nombre de nos auteurs maghrébins, de langue française notamment, n’avaient pas saisi à une certaine époque parce que  tout roman pour eux se construisait autour d’un «je» qui fait du narrateur un faux personnage dans un «jeu» de mémoire brisée. D’autres se sont pris pour des historiens de leur temps, répertoriant des faits et des gestes ou  inventant une geste sous forme d’un récit emphatique à leur gloriole.

En effet, les récits d’enfance dans la littérature maghrébine sont, à de rares exceptions, des fulgurances mémorielles lorsque l’auteur a une consistance littéraire soutenue par un style personnel ; sinon, l’on trouve un trop plein de récits relevant plus de l’ethnographie de base ou du témoignage radoteur. Mais il y a surtout, comme l’ont souvent relevé tous les thésards qui ont eu à se pencher sur ce thème, l’omniprésence de la fameuse «figure du père et figure de la mère». Le père fouettard et la mère soumise ont été, si l’on ose écrire, les deux mamelles de la littérature maghrébine de langue française, ou de graphie française comme aimait à ironiser Driss Chraïbi, précurseur, mais casseur aussi, de la figure du «père – seigneur» avec son célèbre roman Le Passé simple. Mais le passé n’a pas toujours été aussi simple pour d’autres romanciers qui ont emprunté la voie de l’iconoclaste Chraïbi.

Certains ont surfé sur la tendance littéraire autobiographique aux relents œdipiens, à l’incitation ou sous la dictée des chefs des «écuries de la littérature maghrébine de langue française» chez certains éditeurs parisiens. Le père fouettard et polygame régnant sur des épouses en pleurs tout en se tapant une ancienne esclave surnommée Dada ; l’enfant pré pubère et priapique qui découvre ses premiers émois sexuels au hammam du coin où sa mère, fraîchement répudiée, l’a traîné. Tels ont été les ingrédients racoleurs du bon roman maghrébin bien noté par la gent littéraire chez les éditeurs spécialisés. Et la littérature dans tout cela ? Elle peut aller se rhabiller, car voilà qu’une pléthore de thésards, et quelques gourous venus de l’autre rive,  ont pris en charge cette littérature hors sol pour alimenter des thèses illisibles ou bâtir des théories absconses sur des thématiques qui ne le sont pas moins.

La diffusion limitée de certains de ces ouvrages (dont les tirages n’étaient déjà pas spectaculaires) s’expliquait soit par paresse, soit par excès de zèle de la part du service de la censure de l’époque qui interprétait certaines métaphores comme autant d’actes subversifs. Chacun interprétait comme il pouvait, tant cet acte, concept polysémique, n’a pas un caractère essentiel. D’où le grand malentendu littéraire de certains écrits qui relèvent à la fois de la posture et de l’imposture qu’autorisent quelquefois le hasard, l’ambiguïté ou le flou. Pour conclure, on est tenté de dire qu’une grande partie de cette littérature est, pour les lecteurs, ce qu’est l’amour tel que le définit  Jacques Lacan lorsqu’il fait dans la clarté et l’humour : «Donner quelque chose que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas»