Les écrits occasionnels d’Umberto Ecco

Umberto Ecco révèle ses débuts dans l’écriture par la poésie comme nombre d’adolescents mais ne se trouva aucun talent dans ce genre littéraire.

«Le livre est comme la cuillère, le marteau, la roue ou le ciseau. Une fois que vous les avez  inventés, vous ne pouvez pas faire mieux. Vous ne pouvez pas faire une cuillère qui soit mieux qu’une cuillère». Ainsi parlait des livres cet écrivain érudit qui donne toujours l’impression de les avoir tous lus. Il s’agit de l’écrivain italien Umberto Ecco, dans un livre-entretien avec un autre grand lecteur, lui aussi écrivain et excellent scénariste français, Jean-Claude Carrière. (N’espérez pas vous débarrasser des livres, Grasset et Livre de Poche). Umberto Ecco, qui vient de disparaître à l’âge de 84 ans, est médiéviste, sémioticien, critique littéraire, mais il est venu au roman sur le tard (en 1980) et dès son premier ouvrage, Le nom de la rose, il a connu un succès mondial et devient la vedette des émissions littéraires et des conférence partout dans le monde. Sa vaste culture, son bagout, son humour et le maniement de plusieurs langues, faisaient de lui un bon client des plateaux de télévision partout en Europe et notamment en France. Ecco va enchaîner la publication de plusieurs romans après le succès du Nom de la rose qui a été porté à l’écran par Jean-Jacques Annaud, avec, dans le rôle principal, Sean Connery dans sans doute la meilleure et la plus intelligente de ses prestations. Le Pendule de Foucault, Baudolino, Le Cimetière de Prague…. Il a aussi écrit plusieurs essais dans une veine très éloignée de sa spécialité, la sémiotique dont L’œuvre ouverte demeure le livre de référence en la matière pour ceux qui sont encore séduits par cette discipline.

Une discipline dont il lui arrivait parfois de se gausser avec une intelligente et lucide dérision. La plupart de ses ouvrages sont des recueils d’articles et de textes de conférences sur des sujets très variés et riches d’humour et d’érudition. Construire l’ennemi (Grasset), par exemple, en est un. Au départ, il voulait l’appeler tout simplement Ecrits occasionnels, mais son éditeur va trouver le titre trop modeste, pour ne pas dire «non vendeur». C’est donc un recueil rassemblant divers textes écrits à l’occasion de voyages, de conférence, de rencontres ou de notes de thèmes destinées à nourrir une prochaine réflexion. Dans l’introduction de Construire l’ennemi, Umberto Ecco révèle les raisons de cette démarche éditoriale et les vertus de ces écrits occasionnels: «En général, l’auteur ne pensait pas avoir à s’occuper d’un sujet donné, mais il y a été poussé par l’invitation à une série de causeries ou essais à thème. L’idée a stimulé l’auteur et l’a amené à réfléchir sur un point qu’il aurait sinon négligé-et souvent, un sujet reçu par commande extérieur se révèle plus fécond qu’un autre né de quelque lubie personnelle». C’est aussi le cas de son essai Confessions d’un jeune romancier (Grasset). Le titre use de ce sens de l’autodérision dont Ecco ne se départit jamais, quel que soit le thème et parfois même lorsque le sujet semble grave ou n’invitant pas au divertissement. En effet, l’octogénaire qu’il était déjà à la publication de cet ouvrage se considérait comme un jeune romancier. Il est vrai que son premier roman, le célèbre Le nom de la rose, a été publié alors qu’il frisait la cinquantaine. Et même si, depuis, il a écrit de nombreux livres de fiction, Umberto Ecco se considérait plutôt comme «un universitaire et essayiste de profession et un romancier amateur».

Coquetterie que voilà, diraient certains. Peut-être, mais le fait est que Umberto Ecco demeure un des rares romanciers à toucher à tout avec tant d’intelligence rieuse et de bonne connaissance des choses dont il parlait, à la fois dans ses essais, mais surtout dans ses romans. Il passait des années à lire et à s’informer sur les personnages et les lieux où se déroulent les actions de son œuvre romanesque. Voilà pourquoi l’accès à ses romans, tous assez volumineux du reste, exige une bonne concentration et une certaine culture générale. On sait que, déjà, dans la première édition de son roman, Le nom de la rose, plusieurs passages sont rédigés en latin et ne sont accompagnés d’aucune traduction ou explication. Par ailleurs, selon Umberto Ecco, le thème et les ambiances de ce roman lui ont été inspirés par une controverse avec les responsables de l’université autour  de la soutenance de sa thèse sur l’esthétique de Saint-Thomas d’Aquin. Toujours dans son essai Confessions d’un jeune romancier qui commence par le texte d’une conférence donnée dans une université américaine de l’Atlanta en 2008, Umberto Ecco révèle ses débuts dans l’écriture par la poésie comme nombre d’adolescents mais ne se trouva aucun talent dans ce genre littéraire. «Il y a deux sortes de poètes, écrit-il ironiquement : les bons qui brêlent leurs poèmes à l’âge de dix-huit ans, et les mauvais, qui continuent à écrire de la poésie jusqu’à la fin de leurs jours». Jusqu’à la fin de ses jours, Ecco n’a écrit que du bon, du fin et du beau et son dernier roman, aux antipodes de la veine romanesque qu’il a cultivée depuis Le nom de la rose, traite cette fois-ci du monde des médias dans une belle et brillante métaphore du Faux et du Vrai, de la manipulation et de la désinformation. Le titre ? Numéro zéro (Grasset), et il signifie, en langage professionnel de l’édition des journaux: le premier numéro d’un journal qu’on lance comme un essai. Cependant, et même lorsqu’on n’est pas sémioticien, il peut aussi signifier bien d’autres choses…