Les dessous de la tradition

Allez comprendre quelque chose aux dessous de cette société traversée
par une troublante manifestation
de religiosité
et ses multiples
et contradictoires
signes extérieurs.

Au cours d’une balade dans certaines rues de la médina, on s’étonne très souvent de la présence d’hommes arborant des barbes hirsutes et un accoutrement  à l’avenant   qui vantent aux passantes les mérites de dessous féminins. Mais si certaines femmes ne semblent guère offusquées,  d’autres  font une moue dégoûtée et passent leur chemin. Il faut avouer que la scène n’est pas banale alors que l’apparence, peu rassurante, de ces marchands à la sauvette invite plus à planquer ces parties «sensibles» du corps féminin qu’à en exposer  leurs dessous. La logique et la cohérence commerciales et disons «morales» -si l’on peut encore parler de logique avec ces gens-là – voudrait que ce soit des femmes voilées qui attirent le chaland du même sexe. Mais non, ce sont de grands gaillards à la pilosité fournie et aux mollets poilus qui ne font pas dans la dentelle lorsqu’ils étirent l’élastique des culottes et autres soutiens-gorge pour en vanter la robustesse et probablement les vertus halal. Ce n’est plus à une  scène de  manipulation délicate de lingerie fine que l’on assiste, c’est à un film d’horreur classé X.  La conversation entre une cliente ni voilée ni délurée (comme on dirait chez ces dames de NPNS dont on vient de refuser la franchise marocaine) et le marchand hirsute n’est pas non plus banal, car voilà que le vendeur s’évertue à convaincre la dame que la culotte qu’elle vient de choisir sera bien de sa taille inch’ Allah. Allez comprendre quelque chose aux dessous de cette société  traversée par une troublante manifestation de religiosité et  ses multiples et contradictoires  signes extérieurs. Mais si  l’on ne rencontre ces scènes chez nous que dans une partie du  commerce informel, en Arabie Saoudite, une jeune femme, Rim Asâad, professeur des finances à l’université de Djeddah, crée une association pour exiger que les magasins de lingerie et dessous féminins soient tenus uniquement par des femmes. Il faut dire que malgré une loi datant de 2004 et interdisant aux hommes de vendre ces articles, ils sont encore présents jusque dans les boutiques les plus chics du pays. Et sous  prétexte de la rareté de vendeuses et de la difficulté à les former, ces mâles, tout aussi hirsutes que nos marchands à la sauvette, continuent de conseiller les femmes dans leurs choix et vont même jusqu’à leur imposer leur propre goût en la matière. On imagine un peu les discussions enflammées  sur la taille et le coloris. Il faut signaler aussi que les cabines d’essayage sont interdites par la loi, ce qui pousse les clientes à aller enfiler leurs dessous dans les toilettes, voire chez elles, quitte à faire d’incessants aller et retour. Pour la courageuse militante Rim Asâad, qui s’exprime dans son facebook, il est insensé de discuter avec une personne étrangère, qui plus est un homme, des goûts, des couleurs et de la taille de ces sous-vêtements qui concernent la partie la plus sensible du corps. Rim Asâad a relevé l’immense contradiction du pouvoir religieux  lui-même qui permet qu’un homme se mêle de la nudité d’une femme contre toute morale. Son activisme, maintenant relayé par une partie de la presse pourtant bien tenue par des hommes que les traditions arrangent bien, ne semble pas vain et a des chances de porter ses fruits. Il recoupe celui que mènent d’autres femmes à propos du permis de conduire que la loi interdit à la femme considérée comme un être mineur. Car là aussi, on assiste à la contradiction entre les principes d’une tradition obscurantiste et les impératifs d’une modernité galopante. Le taux de scolarité des femmes est de plus en plus élevé ainsi que leur accès au marché du travail, voire à des postes à responsabilités. En effet, tout en interdisant la promiscuité (al khoulwa) entre des hommes et des femmes non liés par  le mariage ou la parenté, on n’en tolère pas moins que des chauffeurs mâles et étrangers conduisent des dames et se retrouvent donc seuls dans un espace clos.
Il est étrange, et peut-être aussi heureux, que dans certaines sociétés verrouillées où des traditions  vermoulues ont enfermé la femme dans un statut de seconde zone, ce sont ces dernières qui montent d’abord au créneau. La femme est l’avenir de l’homme, disait ce bon vieux  Aragon qui, lui, n’avait d’yeux que pour Elsa. Mais il coulera pas mal d’eau encore sous tous les  déserts  des mauvaises traditions avant qu’une femme choisisse, enfile et essaie  tranquillement sa lingerie laquelle, en définitive, est destinée à son homme. Car toute l’histoire de la lingerie n’est rien d’autre que l’histoire d’un langage, celui du corps,  de la séduction et de la poésie. Et c’est bien cela qui dérange la mentalité en pierre taillée de certains pithécanthropes.