Les crises se suivent et ne se ressemblent pas

Aujourd’hui, avant d’accorder un crédit, la banque n’étudie plus un dossier. Elle prend la décision à  partir de modèles de risques de crédits, sophistiqués mais pervers, car celui qui accorde un crédit en sachant qu’il va transférer le risque n’a aucune raison de bien évaluer ce risque.

Les historiens l’ont constaté : si l’on veut dresser l’inventaire des crises, il faut remonter jusqu’au XVIIe siècle. L’histoire du capitalisme nous enseigne qu’il y a récurrence de certains phénomènes de discontinuité ou de ruptures dans la croissance. Cela signifie qu’il est possible de leur trouver une logique commune, de cerner la racine profonde de la crise et ce qui en fait la dynamique. Selon un point de vue dominant chez les économistes, l’économie de marché est «auto-stable». Elle s’auto-ajuste. C’est la théorie des «marchés efficients». Dans cette conception, une crise n’est pas impossible. Mais elle est de nature exogène. Elle est due à un facteur extérieur. Si, en revanche, on adopte une approche historique du processus, on voit que les crises sont endogènes au cycle financier et donc inhérentes au fonctionnement de la finance.
Les cycles économiques et financiers sont faits de plusieurs séquences : phase d’essor, phase d’emballement, une phase de peur et de désordre, phase de consolidation et phase de redressement. On remplace ici l’hypothèse du «marché efficient» par celle de «l’instabilité financière». Deux facteurs expliquent cette instabilité. D’abord, les prix sur les marchés des actifs financiers ne se forment pas de la même manière que sur les marchés des biens ordinaires (quand les prix montent, la demande augmente). Ensuite, la monnaie joue un rôle essentiel dans les crises : pour pouvoir se valoriser, les actifs financiers se transforment en monnaie, et la crise financière entraîne une pénurie de liquidités. Mais alors, me direz-vous, pourquoi n’a-t-on pas vu venir et prévenu cette crise ? Théoriquement, des indicateurs simples devraient nous avertir de la menace d’une crise : quand le crédit croît plus vite que les revenus, il y a risque de dérapage. Aujourd’hui, le crédit augmente toujours plus vite que le revenu, mais il croît moins vite que la valeur des actifs. Le crédit serait tiré non par la production mais par des anticipations périlleuses de la valeur du patrimoine. L’incapacité à anticiper l’éclatement de la crise vient du fait que les banquiers ne perçoivent pas le risque puisqu’ils prennent pour indicateurs les valeurs du marché. Comme les risques sont cachés, on franchit sans s’en rendre compte le seuil du coussin de liquidités qui devraient garantir la stabilité et une sécurité financières. Dans une période dite d’expansion, les banques ont ainsi tout intérêt à prêter beaucoup. Ainsi, le levier du crédit conduit-il à tous les excès sans que personne ne perçoive le danger.
Crise d’une ampleur exceptionnelle dans la mesure même où le crédit a atteint des niveaux jamais égalés. Le levier du crédit a permis de nourrir une dynamique d’achat et donc de hausse des actifs, notamment immobiliers. On a pu le constater en Espagne, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis. Si le levier du crédit a pu jouer un rôle d’accélérateur, c’est en raison de développements étonnants de l’ingénierie financière. A la fin des années 90, les banques d’investissement ont créé des outils destinés à transférer et diluer les risques du crédit. Un autre facteur a contribué à l’emballement financier : le nouveau mode d’évaluation du risque de crédit par les grandes banques, notamment les banques d’affaires. Comment procédait jadis un établissement bancaire avant d’accorder un crédit ? Il étudiait le dossier, consultait l’historique bancaire, prenant en compte les revenus présents et à venir. Il n’en va plus de même aujourd’hui. La banque prend la décision de manière statistique, à partir de modèles de risques de crédits. Des modèles sophistiqués d’évaluation des actifs, des pertes anticipées, de spread de crédit…, mais des modèles pervers car celui qui accorde un crédit en sachant qu’il va transférer le risque n’a aucune raison de bien évaluer ce risque. La crise a éclaté dans l’immobilier américain et gagné les autres marchés du crédit des ménages américains par plusieurs voies. D’abord les ménages utilisaient la garantie de leurs biens immobiliers pour obtenir d’autres crédits (prêts à la consommation, prêts personnels, prêts aux étudiants…) Ensuite, les pools de crédits à titriser mélangeaient toutes sortes de crédits ; ainsi, les crédits les plus douteux détérioraient la qualité des titres Enfin, les transferts des risques par les titres qui se finançaient à court terme sur les marchés monétaires ont engendré une perte de confiance des investisseurs qui s’est propagée des titres sur crédits insolvables au marché monétaire des financements. Comme les banques européennes étaient très actives sur tous ces marchés européens, elles ont subi les mêmes difficultés, aggravées ensuite par le retournement immobilier en Europe.
La propagation de la crise a aussi infirmé l’espoir d’un découplage des pays émergents. La tempête financière qui frappe l’Amérique et le continent européen provoque de graves difficultés dans les pays émergents. Les premiers touchés furent les plus fragiles, ceux qui s’étaient endettés en monnaies étrangères par l’intermédiaire des banques occidentales. C’est le cas de l’Amérique latine, de l’Europe de l’Est (Pays Baltes, Ukraine, Bulgarie, Roumanie). Les pays asiatiques, qui ont procédé à une augmentation de leurs réserves de change, ont les moyens d’enrayer une crise de changes qui proviendrait des difficultés bancaires dans l’un d’entre eux. Mais leur économie réelle va souffrir de la récession américaine et européenne. Personne ne semble capable de dire où va s’arrêter la contagion. Le Maroc n’échappera pas à quelques retombées de la crise, même si la pluviométrie atténuera l’intensité de la contagion.