Les chiffres de la foi

Faut-il connaître le nombre de musulmans, pratiquants et non pratiquants, leurs accoutrements, leurs habitudes alimentaires… ?
Bien des entrepreneurs du Moyen-Orient n’ont pas attendu ce débat franco-français pour comprendre qu’il faut lancer de nouvelles stratégies et des investissements dans la «Nouvelle économie halal».

Entre le vieux principe socratique «connais-toi, toi-même» et le nouveau credo des temps modernes «fais-toi connaître», il y a la distance qui sépare le ciel de la terre. En deux mots, le spirituel du temporel. C’est vers l’équilibre entre ces deux aspirations que l’homme a toujours tendu, mais s’est souvent «cassé la gueule». Dans un opuscule édité par Rivage poche, Réflexions sur le péché, la souffrance, l’espérance et le vrai chemin, Franz Kafka émet une de ces réflexions au début du livre : «Le vrai chemin passe par dessus une corde qui n’est pas tendue en hauteur, mais presque au ras du sol. Elle semble plus faite pour faire trébucher que pour être franchie». Depuis la chute originelle qui a vu l’homme se faire virer du Paradis, il y en a eu des chutes et des trébuchements dans cette course poursuite sur le chemin de la vie.
Aujourd’hui, alors que le fait religieux a pris le pas sur les idéologies et que le désenchantement de l’homme, doublé de la crise sociale, l’a poussé vers une spiritualité compensatoire, il arrive de temps à autre à ce qu’on l’invite à se faire connaître. Quelle est votre religion ? En quoi croyez-vous et comment croyez-vous ? Décliner son identité religieuse revient souvent à la revendiquer et partant à la justifier, voire à s’en vanter. On se souvient des statistiques sur la lecture dans lesquelles on comptait un lectorat démesuré parce que personne ne veut passer pour un imbécile. «Vous lisez des livres ?», «Ouais, pas mal de bouquins», répond le sondé lambda qui cite dans la foulée Bernard Pivot, «le Roi lire», comme on le surnommait du temps de l’émission Apostrophes. Récemment, un débat contradictoire et raisonné a secoué les milieux bien pensants en France suite à ce qu’on appelle les «Statistiques ethniques». Faut-il connaître le nombre de musulmans, pratiquants et non pratiquants, leurs accoutrements, leurs habitudes alimentaires, etc. ? D’un point de vue tant démographique que social ou économique, il est permis de douter un peu de l’utilisation qui sera faite de ces bases de données et de leur répercussion. Maintenant, on sait que des entreprises financières ou bancaires, de confection d’habits, d’alimentation et autres ne crachent pas sur ces données qui livrent des informations essentielles sur des créneaux à développer et un marketing spécifique à imaginer. Bien des entrepreneurs du Moyen-Orient n’ont pas attendu ce débat pour comprendre qu’il faut lancer de nouvelles stratégies et des investissements dans cette «Nouvelle économie halal». Il y en a même qui l’ont tellement compris qu’ils entretiennent cette économie par la création de chaînes de télé avec leur contenu spécifique ainsi que d’autres médias tout aussi «religieusement correct».
Mais savoir combien abrite un pays de pratiquants de bonne foi, si l’on ose dire, est une gageure. Parier sur la seule réponse d’une personne qui revendique la pratique de sa religion, l’islam tel qu’il est perçu aujourd’hui en l’occurrence, est une entreprise bien audacieuse d’un point de vue scientifique. Certes, il vaut mieux cela que le silence qui gronde et c’est ce qu’ont tranché les promoteurs de l’étude L’Islam au quotidien (association Prologue et Fondation allemande Ebert). Il reste que l’on n’a jamais aussi compulsivement compté les musulmans – les «bons» comme les «moins bons» (car il n’est de mauvais musulman que mécréant, n’est-ce pas ?) – que depuis que l’actualité les a mis sous la trompeuse lumière des médias. Mais au-delà des chiffres qui ne font plaisir qu’à ceux qui comptent sur les statistiques pour nourrir des desseins politiques, de conquête de marchés ou de pouvoir, il n’en demeure pas moins vrai qu’historiquement toutes les identités sont «meurtrières», comme l’écrit Amine Maalouf dans son excellent ouvrage éponyme.
Sonder quelqu’un, c’est essayer de savoir ce qu’il cache. Comme on sonde les fonds marins pour savoir ce qu’ils enferment. La question est de savoir en quoi et à qui il est utile de révéler ce que l’homme cache. Il n’est pas toujours inutile de faire l’éloge du secret. A ce sujet, revenons aux réflexions de Kafka dans l’opus cité : «L’homme ne peut vivre sans une durable confiance en quelque chose en lui d’indestructible, en quoi tant l’indestructible que la confiance elle-même peuvent rester durablement cachés. Une des expressions possibles de ce rester-caché est la foi en un Dieu personnel» .