Les chemins vertueux de la connaissance

A quoi sert l’éducation? A éduquer, pardi !, répondent laconiquement ceux qui ne veulent pas aller plus loin dans l’analyse ou répugnent à creuser la question.

Maintenant, avouons-le, c’est le type même de question à poser en examen de philo pour classes du Baccalauréat lorsque ce dernier avait encore quelque intérêt et également de la tenue. Ce n’est, hélas, plus le cas lorsqu’on voit dans quel état de désolation intellectuelle les copies du Bac sont rendues. Les professeurs qui en évoquent le niveau chez de nombreux candidats et le malentendu culturel qui ressort de ces copies en sont pour le moins, et chaque année, consternés. Mais chaque année en effet, alors même que l’enseignement de la philo ou de la littérature en général, et en langue française en particulier, n’est plus ce qu’il était, ces vaillants professeurs constatent les conséquences et les dégâts de plus de deux décennies d’incurie. Une «sainte ignorance» a été cultivée et promue au rang de savoir, d’éducation et de connaissance. Un nouveau corpus sans pensée, rassemblant un fatras de croyances et de normes, a chassé l’esprit et la connaissance et a redéfini une nouvelle manière de penser le monde et d’y vivre. Farouchement exclusif, rejetant haineusement l’autre pour sa différence et bousculant le voisin pour sa «déviance», ce nouveau paradigme réinvestit l’imaginaire local pour l’enfermer dans une posture obsidionale qui le coupe de la marche du monde tel qu’il va, bien ou mal.

Tout commence et tout a commencé à l’école. Voilà pourquoi la question sur ce qu’est une éducation est à la fois simple et paradoxale. La réponse, elle, n’est ni aisée, ni complexe. Elle est éminemment idéologique au sens de ce que l’on attend, de comment on agit et de ce qu’on fait d’une société, à savoir la définition première du vocable idéologie comme un «ensemble plus ou moins cohérent, des croyances et des doctrines philosophiques, religieuses, politiques, économiques, sociales, propre à une époque, une classe et qui oriente l’action». On peut oser comme explication au rejet du savoir ou à la crainte qu’il suscite chez certains ce que  soulignait un personnage du roman autobiographique  de Hanif Kureishi : «L’éducation  servait à distinguer le bien du mal et se ramenait en définitive à une question morale. La  connaissance, elle, pouvait être subversive en révélant d’autres modes de vie».

Il fut un temps où l’on enseignait la philosophie ici au Maroc à l’aide d’un manuel intitulé tout simplement et d’une façon binaire : «Action et Connaissance» et on n’a jamais su pourquoi cette dichotomie. Toujours est–il que le programme comprenait des notions parcellaires sur le savoir philosophique en général. On s’en contentait et si les connaissances ingurgitées ne faisaient pas de nous des philosophes, elles ne nous faisaient pas non plus de mal. Sauf, dans la tête de deux ou trois élèves illuminés qui ayant mal digéré certains concepts s’étaient pris pour des penseurs qui bricolaient dans l’incertain, moulinant quelques bribes de la connaissance et faisant dire à Zarathoustra de Nietzsche ce que ce dernier n’a jamais pensé. Et c’est ainsi que depuis toujours, hier comme aujourd’hui, les maux, ainsi que les mots de la philosophie sont sans remèdes…

Durant plus de trente ans, l’éducation par la philosophie, pas plus que par d’autres disciplines des sciences humaines, est bannie parce que d’autres choix ont été faits pour la formation «au bien et contre le mal». Allant à contre-courant de la modernité au sens noble et positif du progrès fait par la pensée de l’homme, on a cherché à opposer les Lumières et la Théologie, alors que les chemins de la connaissance, c’est-à-dire ceux de la liberté de l’esprit peuvent y mener et les faire croiser sans tort et sans préjudices. Par ailleurs, on a fait en sorte de dissimuler les philosophes de notre culture locale comme si la véritable histoire de la pensée arabo-islamique n’a jamais existé. Dans un excellent livre, Qu’est ce que la philosophie islamique ? (Folio Essai), Christian Jambet évoque l’idée de liberté dans la pensée islamique et convoque, entre autres, l’apport d’un certain nombre de philosophes dont Ibn Rochd (Averroès ), qui a été le premier penseur à avoir conçu une réflexion de la philosophie sur elle-même  dans sa célèbre défense et illustration de cette discipline: «Tahafout Attahafout» (L’Incohérence de l’incohérence). C’est donc l’effacement de ce patrimoine intellectuel et absence de sa transmission dans le système éducatif qui ont manqué à au moins deux générations. Un pan de la population élevée dans cette «sainte ignorance» qui pense que la culture est l’ennemie de la religion et que cette dernière est la seule et unique solution à tous les maux de la société.

Citons pour conclure un autre philosophe arabe du XIIème siècle ( 1100-1180), Ibn Toufayl, qui fut précisément le maître d’Ibn Rochd. Il donne ce conseil– leçon magistrale de la transmission du savoir– dans son roman philosophique  sur la Hayyou bnou Yaqdane: «Je veux te faire entrer dans les chemins où je suis entré avant toi, te faire nager dans la mer que j’ai déjà traversée, afin que tu arrives là où je suis moi-même arrivé, que tu voies ce que j’ai vu, que tu constates ce que j’ai constaté et que tu puisses te dispenser d’asservir ta connaissance à la mienne».