Les chemins du savoir

Au Maroc, en cinquante ans, une génération au moins
est passée de la planche coranique du “m’sid” à  l’écran plat d’un ordinateur dont Google ouvre les portes
des bibliothèques du monde.

Ecrire c’est trouver des zones de résonances et la lecture en est l’écho qui s’amplifie à souhait. Trouver son propre récit, telle est la quête du lecteur et aussi son bonheur. Tout le monde désire qu’on lui raconte, avec des mots, une histoire qui est souvent la sienne mais racontée autrement. C’est pour cela que le livre continue encore à exister malgré l’arrivée d’autres supports, d’autres conteurs, d’autres médias. La profusion et le fabuleux essor de ces derniers pourraient être moins un obstacle qu’un complément du livre et de la lecture.

Au Maroc, comme dans d’autres pays, nous avons accusé un retard dans les deux vecteurs de la transmission du savoir. Pire encore, le développement vertigineux du multimédia et la facilité à son accès et à sa manipulation sont en passe de zapper le livre et la lecture. Lorsqu’on sait que des élèves de moins de quinze ans, jusque dans des quartiers populaires, bidouillent des MP3, téléchargent sur Internet tout ce qu’il charrie, chattent comme des fous et maîtrisent ces outils à merveille, alors que l’instituteur ou prof du lycée sont souvent incapables d’installer une carte SIM dans leur portable, on a des soucis à se faire quant à la «légitimité» et la «crédibilité» du Maître.

Il est indéniable que nous assistons à un tournant dans le monde de l’information et de la transmission du savoir. Une génération technologique se calcule et devient obsolète en quelques mois. D’où ce formidable et incessant développement du numérique qui touche toutes les populations, même les plus modestes via l’informel et son corollaire le piratage. Une génération de «mutants» est en train de naître avec ses codes, son langage, sa vision globale et uniformisée du monde et elle est loin d’être ignorante. Comment dès lors combler le vide sidéral, c’est le cas de le dire, lorsqu’on sait que le gosse qui bidouille habilement sa machine ouverte sur le monde, chez lui et dans le cyber du coin, se retrouve, en classe, face à un tableau noir et un bout de craie ?

Le chantier est immense, le défi est énorme et le temps du multimédia se conjugue au futur proche. Tel est donc le dilemme pressant de la transmission du savoir et des supports de la connaissance : l’écrit est et restera la voie royale, mais par quoi faut-il commencer maintenant que tout le monde estime que l’ordinateur et Internet sont l’alpha et l’oméga de l’apprentissage et de la formation ? Au Maroc, en cinquante ans, une génération au moins est passée de la planche coranique du m’sid à l’écran plat d’un ordinateur dont Google ouvre les portes des bibliothèques du monde. Et si Allah est grand, le monde est si petit et vient à vous d’un coup de clic à dos d’une souris. Il est quand même plus confortable de vérifier une date, l’orthographe d’un nom ou le titre d’un livre assis sur sa chaise. Il y a quelque temps, on devait chercher ces petites informations pendant des heures ou des jours dans des livres égarés ou inaccessibles, des journaux bouffés par les mites, des dictionnaires introuvables dans des bibliothèques inexistantes. Il y a une bibliothèque nationale en construction à Rabat pour trente millions de Marocains. Alors qu’en quelques clics, vous disposez des sites des plus grandes bibliothèques du monde.

Vu ainsi, il y a certainement un immense travail à accomplir avant de se mettre en phase avec le monde tel qu’il avance trop vite. Mais les nostalgiques de la planche coranique et ceux du livre qui sent l’encre et le papier pour lequel des linotypes gémissantes ont fait couler à chaud des caractères pour raconter des histoires, peuvent aussi retrouver leurs illusions perdues. Les érudits arabes des temps andalous qui jonglaient avec les sciences et les lettres n’auraient pas boudé ce nouveau mode du savoir. Peut-être l’avaient-ils inventé à leur insu, eux qui passaient d’une discipline à l’autre, traduisant les textes grecs et latins, compulsant les connaissances et les savoirs qu’ils transmettront à d’autres savants venus du nord dans une formidable chaîne humaine de l’esprit. L’esprit, c’est ce qui importe et c’est ce qui libère. Lire, écrire, inventer sa fiction afin d’accéder à son propre récit. Qu’importe l’outil, le vecteur et le chemin. «L’important, c’est le cheminement», disait le poète. Et comme un écho, on citera encore une fois cette introduction au beau texte de Paul Valéry, intitulé La liberté de l’esprit : «C’est un signe des temps, et ce n’est pas un très bon signe, qu’il soit nécessaire aujourd’hui -et non seulement nécessaire, mais urgent, d’intéresser les esprits au sort de l’Esprit, c’est-à-dire à leur propre sort»