Les chantiers de la ville

Des initiatives locales ciblées, menées par le bas, éviteraient que soient définitivement laissés pour compte ces espaces de proximité que sont les quartiers. Il faudrait donc leur donner plus de présence. Sous la forme d’une consultation des habitants sur les projets qui les concernent. Un certain nombre de sujets ne peuvent se traiter qu’à  ce niveau, comme la délinquance.

Depuis quelque temps, on parle beaucoup de la politique de la ville. Celle-ci semble redevenir une priorité affichée du gouvernement. Un certain nombre d’opérations menées dans ce cadre ont même été fortement médiatisées. La polémique entre les familles politiques paraît d’ailleurs absente sur le sujet. C’est dire que cette politique s’impose aujourd’hui, plus qu’hier. Née des violences des cités, dans les années 80, la question de la gouvernance urbaine avait suscité beaucoup d’espérances mais, faute de réelle volonté politique, d’outils adaptés et de moyens financiers, les résultats concrets n’avaient guère été à la hauteur.

Les différentes politiques successivement mises en œuvre dans l’urgence ont manqué de cohérence et aucun projet mobilisateur d’envergure à long terme n’a été présenté. Aussi, le territoire urbain s’est transformé progressivement de lieu d’accueil en espace de relégation des populations les plus pauvres et les plus en difficulté. La croissance hypertrophiée des villes a fini par générer une ségrégation de l’espace urbain. Les solidarités traditionnelles se sont progressivement rompues du fait des mutations sociales. Les anciennes cohérences territoriales se sont désagrégées et ont fini par déstabiliser l’ensemble du tissu urbain. Ce processus a débouché sur des phénomènes cumulatifs d’exclusion de plus en plus violents, dont les élites politiques nationales et locales ont tardé à prendre conscience.
Un second souffle de la politique de la ville est en train d’émerger. Au-delà des colloques et des rapports, des projets concrets se bousculent. La politique du logement social se relance. De grands programmes s’ébauchent, se dessinent, se mettent en œuvre : les villes sans bidonvilles, les villes nouvelles, l’Agenda 21, les projets structurants. Si ces initiatives ne manquent pas de consistance, elles pèchent singulièrement par un défaut de concertation et, en conséquence, de cohérence. Que de questions restent encore en suspens : la gestion efficiente de l’offre foncière, la réhabilitation de la planification spatiale, l’attente d’une réforme fiscale locale, le réajustement des textes sur l’unité de la ville, le développement de l’intercommunalité, la relation entre la ville et sa périphérie, les aires urbaines et leur évolution, la gestion déléguée des services sociaux, l’accès aux infrastructures de base, la rationalisation des équipements socio-éducatifs, les déplacements urbains et la politique des transports, etc.

Le Maroc est donc malade de ses villes, de la violence de ses logiques d’exclusion qui produisent des espaces déstabilisateurs, de non-droits élémentaires. Le traitement de cette question doit devenir une priorité nationale. Elle passe par un réinvestissement massif et rapide de l’Etat (infrastructures, scolarité, santé, sécurité) et un renforcement de la démocratie dans la ville. Cela nécessite trois choses. Il est indispensable, en premier lieu, de ne pas perdre de vue l’importance d’une démarche en amont. Les politiques de la ville ne pourront faire que du colmatage tant que les options économiques et sociales de l’Etat entreront en contradiction avec ce qui est fait sur le terrain. Les politiques spatiales spécifiques resteront impuissantes si elles ne se conjuguent pas convenablement avec les actions publiques de plus grande envergure. Il s’agit de mieux articuler la tendance de la restructuration économique au potentiel des villes. Autrement, la politique de la ville se transformerait en tonneau des Danaïdes et l’aggravation de la crise sociale favoriserait un glissement vers le thème de la sécurité. Cela nécessite aussi, en deuxième lieu, la mise en œuvre de contrats de ville, avec une procédure simple et lisible, dont le périmètre ne serait pas aléatoire. Des contrats conclus entre l’Etat et les assemblées d’élus, dans le périmètre des institutions intercommunales, sur de grands projets structurants et sur une perspective à dix ans. Enfin, cela nécessite que le discours sur la démocratie participative ne reste pas lettre morte, administrations comme élus locaux ne sont pas toujours portés spontanément sur l’écoute. Seule une politique de déconcentration intelligente pourrait clarifier les termes de l’échange. De plus, des initiatives locales ciblées, menées par le bas, éviteraient que soient définitivement laissés pour compte ces espaces de proximité que sont les quartiers. Il faudrait donc leur donner plus de présence. Sous la forme d’une consultation des habitants sur les projets qui les concernent. Un certain nombre de sujets ne peuvent se traiter qu’à ce niveau, comme la délinquance ou la sécurité. C’est à ces conditions que les villes de demain peuvent concilier compétitivité économique, cohésion sociale et renouveau urbain. Beau programme en perspective