Les cauchemars d’Israël

«Il est raisonnable de croire aux miracles», a dit une fois David Ben Gourion, le premier Premier ministre de l’Etat hébreu. Aujourd’hui, les Israéliens non seulement ne croient pas aux miracles, mais sont plus que jamais auparavant obsédés par des cauchemars, dont le pire est l’éventualité d’un Iran doté de l’arme nucléaire. Empêcher un régime pénétré d’une idéologie absolutiste d’acquérir l’arme absolue est la toute première priorité d’Israël. Tout doit être fait, même une frappe militaire unilatérale, pour empêcher ou, au moins, retarder le moment où l’Iran sera capable de développer une telle arme. Cette conviction de l’Etat hébreu à propos d’une situation qu’il estime être une question existentielle contraste nettement avec le fatalisme qui prédomine par ailleurs dans la manière dont les Israéliens se voient et la manière dont ils envisagent leurs relations avec les Palestiniens.
Comment ce fatalisme se manifeste-t-il, d’où vient-il et que faire pour le transcender ?
Ces questions sont importantes, parce que le «fatalisme» est devenu un obstacle majeur pour quiconque souhaite sérieusement établir la paix dans la région. Et parce que ce fatalisme est une carte maîtresse dans les mains de quelqu’un comme le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu, qui tient à préserver le statu quo. Il est probable qu’une majorité d’Israéliens seraient favorables à une frappe préventive contre l’Iran et se satisferaient d’un maintien du statu quo des relations avec les Palestiniens.
Après les élections législatives de février en Israël, qui ont porté au pouvoir un gouvernement de coalition comprenant le politicien d’extrême droite Avigdor Lieberman, aujourd’hui ministre des affaires étrangères, un ami israélien dont les sympathies sont toujours allées à la gauche m’a dit sur un ton bizarre et résigné : «C’est lamentable, mais ça ne change rien ; de toute façon, nous n’avons pas d’interlocuteur». Il m’a donné à peu près la même réponse quand j’ai parlé du fait qu’Israël devrait changer son système électoral basé sur une représentation proportionnelle, qui se traduit au mieux par des majorités faibles et au pire par une quasi paralysie gouvernementale : «Peu importe si le système ne fonctionne pas ; le réformer ne ferait aucune différence !».
Le même fatalisme imprègne les perspectives de paix avec les Palestiniens et avec le monde arabe et musulman en général. C’est comme si, paradoxalement, Israël avait fait sien le concept de «trêve temporaire» défendu par ses adversaires du Hamas, et renoncé à l’objectif d’une paix basée sur la solution de deux Etats qu’il négociait auparavant avec l’Autorité palestinienne.
Pour une majorité d’Israéliens aujourd’hui, le présent et l’avenir prévisible n’ont pas trait au processus de paix, mais à la gestion de conflits, grâce au maintien d’une force de dissuasion crédible – une évaluation réaliste et dure du fait que, même si le temps ne joue pas nécessairement en faveur d’Israël, il n’y a pas d’alternative. Les Israéliens ne veulent pas se bercer d’illusions comme dans les années 1990 avec le processus de paix d’Oslo.
Le même fatalisme s’applique aux relations avec le reste du monde. Une majorité d’Israéliens sont plus convaincus aujourd’hui qu’hier qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, et, de manière marginale, sur la diaspora juive. Ce point de vue tend à encourager non seulement une tendance à l’isolement, mais aussi à soulever de graves questions quant à l’avenir. Tout compte fait, il n’y a que 13,2 millions de Juifs dans le monde, contre près de 1,3 milliard de musulmans.
Israël a besoin d’alliés, parce qu’en fin de compte sa sécurité dépend presque autant de sa légitimité que de sa force de dissuasion. Si chaque succès militaire relatif est accompagné d’un désastre politique absolu, comme cela a été le cas lors des récentes opérations militaires à Gaza, quel est le rapport coûts-bénéfices ?
Ces profondes émotions israéliennes sont le résultat de la rencontre entre le poids du passé et la «facilité» du présent. L’on peut dire sans crainte d’exagérer que le poids de l’Holocauste pèse plus fortement aujourd’hui qu’il y a quelques décennies. En appelant à la destruction de «l’entité sioniste», le président iranien a retourné le couteau dans la plaie. Près de 60 ans après la Shoah, il est malvenu d’agiter le spectre de cette sombre page de l’Histoire. Le souvenir de la Shoah trouve un écho particulier dans un monde où, pour beaucoup d’Israéliens et de Juifs non-israéliens, l’Etat hébreu commence à occuper une position au sein de la communauté des nations analogue à celle qu’occupaient autrefois les Juifs dans la communauté des peuples – celle d’un Etat paria, si ce n’est l’éternel bouc émissaire.
D’un autre côté, le statu quo présente un confort indéniable. Quand on se promène sur les plages de Tel Aviv, les drames de Gaza, contrôlé par le Hamas, et du Sud-Liban, contrôlé par le Hezbollah, paraissent bien loin.
Si les Etats-Unis souhaitent vraiment participer à une nouvelle initiative de paix, ils ne pourront ni ignorer ni passivement accepter la hiérarchie des émotions israéliennes. Mais inventer un nouvel équilibre qui comprenne un peu moins d’obsession de l’Iran et un peu plus de compassion pour les Palestiniens présente un défi formidable.