Les cartes se rebattent

L’épopée sanglante et barbare des affidés d’Aboubakr El Baghdadi, si elle est la résultante d’un faisceau de phénomènes d’ordre géopolitique et autres, n’en dispense pas pour autant les musulmans de regarder en face leur histoire et leur gestion du religieux.

Par moment, le temps semble s’accélérer et les événements se bousculer. C’est le sentiment que l’on peut avoir actuellement. Problématique de l’avortement clandestin, réforme du code pénal, idylle et polygamie au gouvernement, ces derniers mois ont été riches en faits d’actualité qui font débat et alimentent la polémique. A travers eux, c’est la question fondamentale du projet de société qui se réinvite avec insistance à la table.

Au Maroc, la confrontation entre «modernistes» et «conservateurs», qui agite le champ social depuis la fin des années 80, s’est aiguisée au cours de cette dernière décennie. Si l’arrivée au gouvernement des islamistes du PJD semble avoir donné l’avantage au camp conservateur, les mutations du mouvement salafiste djihadiste avec l’apparition de Daesh et les dangers que cette organisation terroriste fait peser sur l’ensemble du monde, sociétés musulmanes en tête, font que les cartes se rebattent.

L’épopée sanglante et barbare des affidés d’Aboubakr El Baghdadi, si elle est la résultante d’un faisceau de phénomènes d’ordre géopolitique et autres, n’en dispense pas pour autant les musulmans de regarder en face leur histoire et leur gestion du religieux. En un mot, d’assumer leur part de responsabilité dans la propagation de cette maladie mortelle qui jette un voile infamant sur l’islam et les musulmans, menaçant ces derniers d’une épouvantable régression.

Au Maroc, certains signes ne trompent pas. La vigueur avec laquelle le PPS, par la voix de son secrétaire général, a signifié son rejet de certaines dispositions de l’avant-projet de réforme du code pénal rendu public par le ministère de la justice n’est pas passée inaperçue. A d’autres moments et dans d’autres circonstances, le parti de Nabil Ben Abdallah a semblé privilégier la cohésion gouvernementale sur la défense de ses propres fondamentaux en matière de libertés individuelles. Ce n’est pas le cas cette fois-ci. Lors de son passage, le 27 avril dernier, au forum de la MAP, Nabil Ben Abdallah n’a éludé aucune question. Il a clamé haut et fort que «le PPS ne se laissera pas faire et jouera son rôle pour éliminer tout ce qui ne va pas dans le sens de la Constitution de 2011».

L’approche des élections électorales n’explique pas seule ce changement de ton. Au regard du chambardement provoqué dans les consciences musulmanes par l’inhumanité sans nom des exactions commises par les djihadistes, de la peur nouvelle qui a pris place dans le for des familles de voir leurs propres enfants victimes de l’endoctrinement de Daesh, une opportunité s’offre aux modernistes de faire entendre leur discours séculier. Ce n’est donc pas un hasard non plus si Mustapha Ramid, le ministre de la justice, toujours concernant l’avant-projet de réforme du code pénal, a affirmé qu’il était ouvert à la discussion sur tous les articles de celui-ci à l’exception des dispositions relatives à la pénalisation des relations sexuelles hors mariage et de celle, concernant Ramadan, de la rupture du jeûne en public sans motif légal.

En effet, côté conservateur comme côté moderniste, on sait que les lignes ont bougé et que l’heure d’un nouveau face-à-face a sonné. La légalisation de l’avortement et la réforme du code pénal, en ce que, toutes deux, posent la question de l’élargissement des libertés individuelles, sont les deux nouveaux champs de bataille autour desquels les deux camps vont s’affronter. Un faucon comme Ramid se positionne donc d’entrée de jeu sur le sujet, sachant que, par ailleurs, pour ce qui est de l’avortement, la plus Haute autorité de l’Etat a fait comprendre que des avancées devaient avoir lieu.

C’est dans ce contexte où chacun affûte ses armes que survient l’affaire de l’idylle entre deux ministres. Cette histoire qui relève de la vie privée et, dans ce sens, n’aurait pas dû se retrouver dans les journaux, montre toutefois comment la vie, dans ce qu’elle a de plus difficile à maîtriser, à savoir les sentiments, peut rattraper les politiques donneurs de leçons. Un homme et une femme tombent amoureux. Mais pas de chance, ils ne sont pas libres. De plus, ils appartiennent à un parti à référentiel religieux.

Ebruitée, leur histoire fait des vagues, dûment exploitée par leurs adversaires politiques. Pour calmer le jeu, ou du moins l’espèrent-ils, leurs fiançailles sont officialisées. Sauf que là, c’est pire, monsieur ayant déjà femme à son bras. A l’idée d’avoir un polygame de plus dans le gouvernement (le ministre de la justice l’étant déjà) et surtout, une ministre épouse de polygame, c’est le haut-le-cœur généralisé. Plus que l’idylle, cette perspective fait scandale, obligeant le secrétaire général du parti à sortir de son silence. S’il fallait un exemple de ce que la société a changé, le voilà servi sur un plateau d’argent.