Les buts d’Oum Kaltoum

La religion, le foot et Oum Kaltoum ont fait une sacrée concurrence, auprès
du peuple, à nombre de marchands de la désespérance qui veulent
garder l’exclusivité de la joie populaire. Résultat des courses
? Les idéologies passent, la religion, le foot et Oum sont toujours là.

Qu’y a-t-il de commun entre le foot et Oum Kaltoum, la diva de la chanson arabe ? Beaucoup de choses les unissent, en tout cas dans l’imaginaire de ce monde arabe qui est aussi, en grande partie, le nôtre. Cette question est on ne peut plus d’actualité au Maroc pour au moins deux grands événements célébrés. Le premier a été dans toutes les têtes – et dans toutes les bouches -, il y a quelques jours, après la formidable prestation du Onze national en Tunisie et la liesse populaire qui s’en est suivie. Le second est la célébration du centenaire de la naissance d’Oum Kaltoum. Lier les deux n’est pas fortuit, car le foot, comme la diva, ont été considérés pendant longtemps comme l’opium du peuple par les tenants des dogmes durs du temps de la militance idéologique dans le monde arabe. A l’heure qu’il nous est demandé d’accomplir notre devoir de mémoire, il n’est pas permis de jouer à cache-cache avec certains souvenirs. On mesure ici le risque de franchir la ligne rouge, si l’on ose dire, du discours politiquement correct qu’il est de bon ton de tenir aujourd’hui sur une époque obscure. Discours expurgé de toute référence aux interdits et aux oukases, aux tabous idéologiques et aux excommunications implacables au nom de la défense de la volonté populaire et des lendemains qui chantent. La réconciliation avec notre mémoire est, semble-t-il, à ce prix, partant d’une thérapie qui veut qu’une part d’amnésie puisse procurer une certaine quiétude. Ouais ! Il ne s’agit pas ici d’évoquer par esprit de provocation des sujets qui fâchent, ni de fâcher des sujets qui lâchent du lest à une mémoire endolorie. Mais il est parfois salutaire pour les enfants d’un même pays de se dire certaines choses, quoiqu’en pensent quelques anciens militants dépités qui ont troqué leur verbiage d’antan contre une nouvelle idéologie de la désespérance. On sait aujourd’hui que ces gens-là ont été, pendant un temps, à l’image de ces prêtres dont parle Voltaire dans son Œdipe: «Nos prêtres ne sont point ce qu’un vain peuple pense / Notre crédulité fait toute leur science»
Mais revenons au foot et à Oum puisque c’est de là qu’on est parti avant cette digression. On sait, et on l’a écrit ici même il y a quelques années, qu’il est des sports qui font un tel bien au moral qu’on ne peut que les associer à des vertus. Le foot est de ceux-là ; n’en déplaise aux anciens pourfendeurs de ce sport dont certains se sont convertis aujourd’hui en experts footballistiques, histoire de rester en phase avec le bonheur du peuple. On a lu et entendu des propos ahurissants sur le fond de jeu de l’équipe de Zaki, tenus par des personnes qui nous ont plus tapé sur le système que dans un ballon. D’autres, plus cul serré, ont écrit que ce bonheur procuré par le foot est éphémère comme si celui qu’ils nous avaient promis était éternel. Mais une chose est certaine : il existe encore dans ce pays des gens qui refusent la joie au peuple sauf quand elle est édictée par eux. On retrouve des représentants de cette engeance un peu partout tapis dans l’ombre du désespoir et prêts à faire flèche de tout bois. Ils surgissent à la faveur de n’importe quel événement tels les «possédés» du roman de Dostoïevski, giclant de haine et d’arrogance, pleins de bruit et de fureur, couverts de dépit et de bave.
Ce sont les mêmes qui ont associé et qui associent encore la chanteuse d’ «Al atlal» et de «Fakkarouni» au foot et à l’opium du peuple. Puisse cet opium se renouveler à haute dose chaque jour que Dieu fait ! Et à ce propos, n’oublions pas que Karl Marx, qui n’avait pas encore écouté «Arouh limine» d’Oum Kaltoum, ni vu jouer Jawad Zairi, disait que la religion est l’opium du peuple. Il faut avouer que la religion, le foot et Oum ont fait une sacrée concurrence, auprès du peuple, à nombre de marchands de la désespérance qui veulent garder l’exclusivité de la joie populaire. Résultat des courses ? Les idéologies passent, la religion, le foot et Oum sont toujours là.
Pour conclure et pour se marrer, allez, on va faire de la pub aux riches et aux nobles -une fois n’est pas coutume- en citant un écrivain, qui plus est vicomte, Louis de Bonnald (connaîs pas ? moi non plus, mais il a bien vécu entre 1754 et 1840, c’est déjà pas mal, non ?). Le vicomte de Bonnald disait donc : «Ce ne sont pas les gens riches qui oppriment le peuple, mais ceux qui veulent le devenir». «Ditpamoikcépavré» ! Et l’ancien petit gouverneur de Casa avec le beauf’ de l’autre, là … ils faisaient dans l’humanitaire chez le peuple de Oulad Ziane peut-être ?