Les bizarreries du tribunal

il se trouve toujours des gens pour introduire des actions en justice… contre eux-mêmes! En effet, il existe, par exemple, des procédures en rectification de l’état-civil. Certains noms sont injurieux ou à  la limite de la décence.

Les Marocains, comme tous les êtres humains, peuvent s’avérer de grands enfants, parfois difficiles à comprendre. Ainsi, l’une de leurs activités préférées consiste à dénigrer à tout-va, et surtout le système judiciaire local. On accuse les juges de tous les maux, on accable les avocats, et on se gausse des experts. Et après cette manifestation de force, ils se ruent…vers les tribunaux pour y régler leurs affaires. Quelques chiffres: en 2014, ce sont quelque 2554 170 affaires qui ont été soumises aux différentes juridictions civiles du Royaume…. Et, bizarrerie purement locale, le nombre de dossiers jugés est de ……2 644 133, allez y comprendre quelque chose. Les tribunaux de commerce ne chôment pas non plus avec plus de 130 000 dossiers traités (chiffres émanant du mn inistère de la justice). On peut donc considérer nos compatriotes comme de grands plaideurs devant l’Eternel. Il y a, certes, différentes manières de se retrouver devant (ou dans) un tribunal.

Parfois, c’est, comme aurait dit l’ineffable Virenque, «à l’insu de mon plein gré», façon compliquée d’expliquer qu’il n’était pas coupable de dopage. On peut donc être demandeur, défendeur, partie civile, accusé, témoin, selon les différents cas, et les Marocains ont d’ailleurs un dicton qui résume la situation : «Poursuis –moi (ou traînes-moi) en justice, je serais plus tranquille». Ça c’est la partie hypocrite de tout Marocain, car il sous-entend, insidieusement, que le système judiciaire est tellement lent, long et complexe, qu’il s’en passera de l’eau sous les ponts, avant qu’il ne soit réellement inquiété par une quelconque procédure. Mais ce n’est toujours pas par hasard ou inadvertance que l’on a besoin d’un tribunal, et le nombre des affaires traitées démontre bien que, malgré leurs critiques acerbes, nos compatriotes ne rechignent jamais à ester en justice. Tout y passe.

Et à la fin, il se trouve toujours des Marocains pour introduire des actions en justice… contre eux-mêmes! En effet, il existe, par exemple des procédures en rectification de l’état-civil. Certains noms sont injurieux ou à la limite de la décence. On a ainsi vu des personnes portant le patronyme de «Lahmar», que l’on peut traduire par «le rouge», mais l’arabe étant une langue particulière et pleine de richesse, on peut également le prononcer différemment, ce qui donnerait «l’âne». Ce qui est fort fâcheux et socialement lourd à porter. Mais nul n’y peut rien, les officiers d’état–civil compatissent… et c’est tout. Pour obtenir un changement de nom ou de prénom, il faut impérativement un jugement du Tribunal de première instance. On introduit donc une instance, où l’on explique le pourquoi du comment, et la nécessité sociale d’obtenir un changement dans l’identité. Et, ce qui passe parfois facilement si l’on tombe sur un magistrat compréhensif,  peut se transformer en cauchemar, si l’on a affaire à un juge buté et obstiné. Comme celui qui expliquait à un citoyen voulant changer «M’bark» en «M’hamed», tout en rejetant la demande : «Voyez-vous, c’est le Destin. Vos parents vous ont ainsi dénommé, il ne m’appartient pas d’aller à l’encontre de leur volonté». Or si, justement, c’est pour cela qu’il est juge en charge de ces dossiers ! Un autre magistrat, lui, fut plus «poétique», déclarant à des parents désireux de changer le prénom d’un bébé adopté, à peine âgé de deux mois : «Un prénom c’est comme le numéro de châssis d’une voiture. Ça ne se change pas». Circulez, y a rien à voir, et pourtant si le législateur a instauré des procédures précises, c’est qu’il savait que ce genre de demandes était fréquent dans toutes les sociétés du monde. D’autres citoyens présentent des demandes en vue de préciser une date de naissance. Jadis, en effet, il était courant de ne trouver que des mentions succinctes : «X, né en 1963», omettant d’identifier les géniteurs, de préciser le mois et le jour de naissance, ou de situer le lieu de naissance. Nul n’y prêtait garde (en ces années 50), les problèmes ne devaient surgir que trente ou quarante ans après, avec une administration toujours plus tatillonne. Aujourd’hui les tribunaux remédient à tout ça… ce qui donne une occasion en or de traîner ses savates dans les murs des palais de justice, toujours pleins de curiosités ! D’ailleurs la foule ne s’y trompe pas, et l’on constate souvent une grande affluence du public, lors de ces audiences consacrées à l’état-civil, pour constater de visu que certaines audiences enrôlées prêteraient à sourire. Mais foin de plaisanteries, ces changements suffisent parfois à changer la vie d’un individu.