Les bananes de Robbe-Grillet

La dernière fois que l’itinéraire de Robbe-Grillet l’a mené dans notre pays date de son dernier film tourné à  Marrakech. Ce film a fait un bide comme beaucoup d’Å“uvres cinématographiques de l’auteur de «L’Homme qui ment», qui avait bien soigné nos bananes
à  Agadir mais a aussi cultivé bien des navets au cinéma.

La disparition de l’éc-rivain et cinéaste français Alain Robbe-Grillet, appelé aussi le «pape du nouveau roman», est passée quasi inaperçue dans les journaux du côté de chez nous. Il faut dire que, vu l’espace et les supports consacrés à la littérature en général dans nos médias, il est inutile de s’en étonner. Si l’on y ajoute le fait que les universitaires et autres chercheurs en la matière, en état de s’exprimer lisiblement, se font aussi rares que le bonheur de lire de bons textes, le débat est sans objet. C’est par contre le sujet qui fait défaut à l’œuvre de Robbe-Grillet depuis son premier roman, Les Gommes, publié en 1953. Une révolution dans l’art du roman qui ne tardera pas à faire autorité avec l’appui d’une star montante, Roland Barthes, qui aura une tout autre influence sur la critique littéraire. Tout cela ne manquera pas d’avoir quelque effet au sein de l’université marocaine. Pour le roman, il ne fallait pas rêver, les auteurs, sous influence ou pas, n’étaient pas légion, tant en langue arabe que d’expression française comme on disait à l’époque. Un bref aperçu historique de la création romanesque donne ceci : Driss Chraïbi publie son roman Le passé simple un an après Les Gommes, et Mohammad Khaïr-Eddine son premier ouvrage, Agadir, dix ans plus tard. Il y avait aussi Ahmed Sefrioui qui brodait une œuvre autobiographique, que la critique de gauche ne tardera pas à brocarder. La suite est connue: c’est la genèse de la littérature marocaine, en arabe avec Abdelkrim Ghallab et son premier roman Dafanna al madi («Nous avons enterré le passé»), mais aussi d’autres romanciers, toutes langues confondues, qui viendront enrichir peu à peu ce jeune catalogue romanesque.

Ce petit rappel ayant été fait, revenons à Alain Robbe-Grillet pour dire qu’avant de lancer son courant littéraire, cet ancien ingénieur agronome de l’Institut des fruits et agrumes coloniaux (IFAC), a fait un séjour à Agadir au début des années 50. Sa spécialité était la maladie des bananiers. Qui sait? Les bonnes petites bananes bien sucrées de la région lui doivent, peut-être, d’être aujourd’hui en bonne santé. C’est d’ailleurs en revenant en bateau à la fin de ses missions d’agronome au Maroc, en Guinée et en Guadeloupe qu’il avait entrepris l’écriture des Gommes. Mettant fin à sa carrière d’ingénieur, il deviendra le romancier qui va révolutionner la littérature que l’on sait et le cinéaste incompréhensible que l’on oublie. Mais aussi le professeur de littérature auquel seuls les intellectuels américains reconnaissaient quelque légitimité. On sait que le meilleur enseignant et théoricien des romans de Robbe-Grillet était Robbe-Grillet lui-même. Il s’est illustré bien plus magistralement à l’étranger qu’en France en tant que professeur, notamment au département français de l’Université de New York, au cours des années 70. C’est aussi à ce titre que le parcours du pape du nouveau roman va encore une fois passer par le Maroc. En effet, de l’IFAC d’ Agadir, Robbe-Grillet fera, dans les années 80, un bref passage à la fac… des lettres de Rabat pour une conférence remarquable et inattendue où il tenta de prouver que la graine du nouveau roman était déjà contenue dans le roman français classique du type Madame Bovary de Flaubert. L’assistance était composée de professeurs de littérature et d’étudiants, en plus de quelques irréductibles adeptes de la nouvelle critique qui furent déstabilisés dans leur foi en de nouvelles formes romanesques. Le pape s’amusa alors à démontrer, avec autant de talent que de mauvaise foi, le tout mâtiné d’humour, que le nouveau roman est l’aboutissement d’une évolution de l’écriture romanesque dont on peut débusquer les velléités ça et là dans nombre de romans classiques. Et de citer, en les lisant, les deux longues pages consacrées par Flaubert à la description de la casquette que portait Charles Bovary lorsqu’il était enfant. Pour Robbe-Grillet, ceux qui critiquent la «chosification» du sujet dans le nouveau roman ne relèvent pas ses prémisses et les frémissements de sa manifestation dans le roman dit «familial». Je rapporte de mémoire, bien sûr, un élément du contenu de cette intervention «robbe-grillesque», lors d’un après-midi pluvieux à la fac des lettres de Rabat, ne sachant pas si le département de littérature française de l’époque en a gardé quelques traces, voire quelques souvenances.

Pour les plus curieux ou les papistes du nouveau roman, signalons que la dernière fois que l’itinéraire sulfureux de Robbe-Grillet l’a mené dans notre pays date de son dernier film, tourné à Marrakech, avec Arielle Dombasle pour vedette. Ce film a fait un bide comme beaucoup d’œuvres cinématographiques de l’auteur de L’Homme qui ment, qui avait bien soigné nos bananes à Agadir mais a aussi cultivé bien des navets au cinéma.