Les auditionnés ont droit au respect… même de Khatib

Libre à Abdelkrim Khatib et consorts de ne pas admettre les auditions, libres à eux de ne pas aimer les auditionnés. Mais ils n’ont pas le droit, ni personne d’autre, d’accabler qui que ce soit par des invectives. C’est à l’Histoire de juger de l’opportunité des actes des auditionnés, dont beaucoup ont battu leur coulpe.

Qu’on s’arrête un peu sur les auditions publiques organisées par l’Instance équité et réconciliation (IER). Elles furent le résultat d’un long processus, remis plusieurs fois sur le métier. Ses concepteurs voulaient concilier l’impératif de l’équité avec celui de la réconciliation. Equité quant aux victimes, pour qu’ils livrent leur version, pour ce qu’elle est. Ce ne sera qu’une version, que l’histoire retiendra ou peaufinera, le cas échéant. Et puis, réconciliation de l’Etat, incarné par l’IER, avec une partie de son histoire et certains de ses fils. Libre aux victimes de pardonner ou de ne pas pardonner. L’instance n’est pas la somme des subjectivités ou des griefs des uns et des autres, tout comme l’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers.

Il ne s’agit pas de juger de la pertinence de l’engagement politique des auditionnés
Le plus important, dans cet exercice, certes cathartique, est qu’on voudrait mettre fin à des pratiques. Le regard plongé dans le passé n’a de sens que s’il sert de phare pour le présent et l’avenir. C’est cela le but. Les droits de l’homme ne sont pas, et ne devront pas être une mode. Je ne doute pas que ce soit le sentiment qui a animé les concepteurs de l’instance, autant que les auditionnés. Mais ce n’est pas gagné d’avance pour autant si un effort constant n’est pas déployé conjointement par l’Etat et la société civile. C’est cette promiscuité entre les deux acteurs qui prémunit le premier contre l’aveuglement. L’Etat est une machine lourde qui fait peu de cas des situations particulières. Son char peut aisément écraser les particules se trouvant sur son chemin. L’Etat est un monstre froid, s’il n’est pas tempéré par l’action de la société civile. En matière de sécurité, l’Etat juge par fiche et répertorie par catégorie, avec des erreurs d’appréciation qui peuvent être fatales. Cela est valable pour le Maroc, la France ou les Etats-Unis.
Que des personnes crient leur opposition aux auditions, quoi de plus normal. Mais qu’ils versent dans l’invective, quoi de plus blâmable. Je suis attristée par les propos de M. Khatib, jugeant les victimes par l’épithète attentatoire de «voyous». Non que je défende les auditionnés, ou que je m’aligne politiquement sur eux, même si, humainement, je sympathise pour les affres qu’ils ont endurées, mais la politique abhorre les jugements de valeur. Libre à Khatib et consorts de ne pas admettre les auditions, libres à eux de ne pas aimer les auditionnés, encore moins de partager leurs idées. Mais ils n’ont pas le droit, ni personne d’autre, d’accabler qui que ce soit par des invectives. On ne juge pas la pertinence de l’engagement politique des auditionnés, ou l’opportunité de leurs actes. C’est à l’histoire de le faire, et elle l’a déjà fait. Beaucoup ont battu leur coulpe.

Khatib a pourtant connu lui-même la tentation de la violence à l’époque de la Résidence
Khatib nous force a braquer le regard sur lui. S’il a les mains propres, qu’il jette la pierre aux passants. Son combat pour l’Indépendance tout comme son engagement pour la défense des institutions sont louables, mais fut-il exempt d’excès ? Ne retient-on pas contre lui ses velléités, lors du bras de fer entre la Résidence et le Sultan Ben Youssef de recourir à la violence contre les pontes de la Résidence. Peut-on traiter Khatib de voyou pour autant ?
Khatib est-il devenu gâteux ? On se rappellera ses prophéties d’oiseau de mauvais augure sur l’apocalypse des «militaires». C’était lors d’un meeting, mais Khatib voulait que l’on entende, multipliant les interviews. Se considère-t-il comme le parrain du Maroc ? Ses propos diffamatoires contre les victimes des années de plomb ne sont-ils pas l’expression d’un «transfert» du cas Kettani, le jeune prédicateur qu’il avait abrité chez lui dans sa somptueuse demeure ?
Ne sommes-nous pas là devant un phénomène qui dépasse la personne de Khatib ? Les auditionnés ne faisant pas, pour la plupart, partie des ouailles de Khatib, ils méritent leur sort, tout comme leurs familles. «Les a-t-on surpris en train de psalmodier le Coran ?». Ainsi a-t-il dit dans une interview. Regardons l’argument massue de Khatib. Ceux qui psalmodient le Coran seraient des anges, tout comme les kamikazes du 16 mai qui ont endeuillé à vie des familles et porté atteinte à leur pays. Ceux qui ne récitent pas le Coran ne peuvent prétendre ni à la moralité ni à l’humanisme ni à la rahma.

Les islamistes sont en porte-à-faux même avec
les préceptes du Prophète
Il y a problème avec l’islamisme, ou les islamistes. Comment ose-t-on priver quelqu’un de son humanité, et lui refuser ce que l’évolution de l’homme lui reconnaît, abstraction faite de toute considération de sexe, de race, d’idéologie ou de religion ? On a vu, suite au tsunami, certains de nos islamistes épiloguer sur les causes de la colère divine. C’est triste quand ni les enfants ni les vieillards ni les couples n’ont droit à la compassion des casuistes, à supposer qu’on refuse aux autres le respect dû à la nature humaine. J’ai pensé que ce n’était qu’une incartade, et voilà qu’Attajdid récidive. Le Prophète a beau dire que le soleil ne s’éclipse ni pour la naissance ou la mort de qui que ce soit, ses épigones ne l’entendent pas de cet oreille. Le drame des islamistes est non seulement qu’ils sont en porte-à-faux avec les droits de l’homme et l’évolution du genre humain, mais aussi avec les préceptes du Prophète de l’islam.