Les attitudes se libèrent

Chronique de Hinde Taarji.

L’affaire est si peu banale qu’elle mérite qu’on s’y arrête. En France, une enseignante de Nancy s’est attiré les foudres de son ministère de tutelle en raison de «graves manquements à la neutralité et à la laïcité» requises dans l’exercice de ses fonctions. La cause ? En avoir trop fait sur la Shoah. Accusée de consacrer un temps excessif à l’enseignement du génocide des juifs d’Europe, Catherine Pederzoli a été suspendue, pendant quatre mois, à un an de la retraite. L’Holocauste est inscrit au programme de l’enseignement français. Mais cette professeure d’histoire, de confession juive, aurait surinvesti le sujet au détriment des autres, ce qui l’aurait empêchée de boucler son programme. Suite à une pétition lancée contre l’enseignante, deux inspecteurs généraux ont été diligentés pour mener l’enquête. Les conclusions de leur rapport ont accablé l’intéressée, allant jusqu’à parler de manipulation des élèves. Cette affaire a fait sortir de leurs gongs les représentants de la communauté juive de Nancy qui y ont vu «un véritable scandale d’Etat qui salit l’honneur de la France». Quant à l’avocate de l’enseignante, elle n’a pas hésité à dire que si sa cliente «avait été chrétienne ou musulmane, on n’aurait jamais dit qu’elle faisait du lavage de cerveau, comme cela a été précisé en toutes lettres». Mais le ministère n’a pas cédé. Refusant de laisser passer ces propos virulents, le ministre, Luc Chatel, a réagi aussitôt: «Je suis ministre de la République d’un Etat laïc, et je n’accepte pas qu’on laisse entendre, ou que l’on dise, qu’une enseignante a été sanctionnée pour son appartenance religieuse».

Impensable, il y a peu encore, cette affaire témoigne que quelque chose est en train de bouger en Occident, en France du moins, dans la relation à la communauté juive. Depuis 1945 et la découverte de l’Holocauste, le poids de la mauvaise conscience à l’égard du peuple de Moïse a fortement impacté le rapport des Occidentaux à celui-ci. Bien que la Shoah ait été le fait des seuls Nazis, ce génocide s’inscrit dans la longue histoire des persécutions subies par les juifs en Occident. D’où cette mauvaise conscience dont la conséquence majeure a été l’acceptation de la création de l’Etat d’Israël et le rapport de «deux poids, deux mesures» vis-à-vis de celui-ci dans le traitement du conflit israélo-palestinien. Mais l’Etat hébreu, par ses excès et l’arrogance avec laquelle il se met au-dessus des lois, a fini par dilapider son capital de sympathie auprès de l’opinion publique occidentale. La dernière guerre de Gaza, en 2008, puis, ce printemps, l’assaut sanglant contre les humanitaires de la Flottille de la liberté ont révulsé les consciences, et ce, bien au-delà du seul monde arabo-musulman. Le résultat en est une sensibilisation plus grande à la justesse de la cause palestinienne et la prise de conscience que la victime aujourd’hui a changé de camp. Cette affaire de l’enseignante de Nancy montre que même sur un sujet aussi sensible que celui de l’Holocauste, les attitudes se libèrent.

Mais si la mauvaise conscience occidentale à l’égard des juifs s’atténue, les positions de pouvoir occupées par ces derniers, en Europe comme aux USA, restent une réalité incontournable. Barack Obama lui-même a dû en prendre son parti. Au départ, ce président américain, perçu par 20% de ses concitoyens comme musulman, a tenté de rétablir l’équilibre dans le traitement du conflit israélo-palestinien. Mais, au grand dam des partisans d’une paix juste et équitable au Moyen-Orient, il lui a fallu très vite revenir au «soutien indéfectible» à Israël, ses stratèges électoraux lui ayant fait mesurer ce qu’une attitude moins «indéfectible» lui coûterait. La communauté juive américaine ne représente que 2% de la population américaine mais elle vote à 75% pour les démocrates et, dans certains Etats, chaque voix compte en situation électorale. De plus, s’ils ne sont qu’une infime minorité, aux USA comme ailleurs, les juifs, par leur présence à des postes stratégiques, représentent un lobby dont l’occupant de la Maison Blanche ne peut négliger le poids. D’où le revirement actuel de celui dont le discours du Caire en direction des musulmans avait fait naître chez ces derniers les plus grands espoirs.

Sous la pression de Washington, un énième processus de paix avec des négociations directes entre Palestiniens et Israéliens vient d’être relancé. Certaines images valent mille discours. Sur une photo prise à Washington, le 1er septembre, on voit Barack Obama avançant avec, à ses côtés, Benyamin Nétanyahou et Mahmoud Abbas. Les démarches des trois hommes sont d’une éloquence rare. Droit comme un I, le président américain dégage un pouvoir naturel, fait de force et d’élégance. A sa droite, le premier ministre israélien avance, le regard fixe et les sourcils froncés de celui qui dispose de toutes les cartes. Le contraste avec l’allure du président de l’Autorité palestinienne est saisissant. Les épaules tombantes et le pas lourd, celui-ci paraît au bord de l’épuisement. On le serait pour moins. On attend cependant du leader palestinien d’incarner la force de résistance et de conviction qui n’a jamais déserté son peuple. De plus, un faisceau de signes, infimes mais réels tels l’affaire de l’enseignante de Nancy indique que le vent commence à tourner. On a certes assisté à un recul de Barack Obama sur le dossier. Il reste cependant le meilleur président que les Palestiniens -et le monde- pouvaient rêver à la tête des USA. Au vu de la personnalité, du parcours et des idéaux qui habitent l’homme, on peut raisonnablement croire qu’il fera ce qui est en son pouvoir pour ramener un peu de justice en Palestine. Le président américain a cependant vite compris qu’il lui fallait être très fin tacticien. Qu’il lui fallait, pour débloquer ce dossier, conserver la confiance des juifs américains. Et les amener à la conviction que les juifs du monde entier, et pas seulement ceux d’Israël, ont intérêt à ce qu’une vraie paix s’établisse en terre sainte. Il y va de l’intérêt de tout le monde. Les Palestiniens aujourd’hui, les juifs demain. Parce que le vent tourne et l’histoire, brutalement, peut se remettre à bégayer.