«Les Arabes ont des soucis»

Fouilles polies des sacs (acceptée avec le sourire) à l’entrée par un vigile au visage avenant et multipliant les remerciements. Il est presque 18 heures et la librairie est bondée.

Ce n’est pas un petit détail lorsqu’on arrive d’un pays où ce type d’attroupement, dans ce type d’espace lorsqu’il existe, est aussi rare que le bonheur en boîte. On sent que la librairie est bien achalandée car la clientèle, pour une large partie, se faufile comme en terrain connu entre les travées, où des enfilades de livres de tous les formats vous contemplent de leurs rayonnages qui montent jusqu’au plafond. Ce sont souvent des habitués qui sortiront leur carte de fidélité avant de passer à la caisse. Une autre façon de se sentir étranger, comme l’auteur de ces lignes, lorsque la caissière, bon chic bon genre, va s’étonner qu’il ne disposât point d’un tel signe de ralliement alors que la somme déboursée pour ses achats était financièrement conséquente. «On vous établit une carte de fidélité qui vous permet de bénéficier de remises spéciales ? Merci de préciser ici votre nom et votre adresse, puis aussi  votre Email». Comment dire non ? Comment promettre de la fidélité lorsqu’on n’est qu’un simple lecteur étranger de passage ? Cela vous a un petit air de la belle chanson de Léonard Cohen dont le refrain ressasse: I told you when in came, I was a stranger. Mais on est toujours un étrange étranger lorsqu’on part, dans le froid et sous la pluie, avec un paquet de livres sous le bras dans une ville que l’on ne connaît pas et qui ne vous connaît pas.

Fondée en 1896 à Bordeaux par Albert Mollat, la librairie éponyme a commencé par vendre des livres de médecine et des écrits sur la porcelaine avant de déménager, sur le site actuel rue Porte-Dijeaux, à l’emplacement même de la maison de Montesquieu. Sous de tels auspices, une librairie ne peut que croître en esprit et se diversifier en disciplines de savoir. Une quinzaine d’espaces (divisés par spécialité) sur une surface de vente totale de 2700 m2 lui assurent la capacité d’accueillir 265 000 volumes, 160 000 titres et de vendre chaque année 1 940 000 ouvrages. Des chiffres et des lettres qui laissent rêveur n’importe quel amoureux des livres et pourrait donner envie de lire à n’importe quel béotien d’un monde qui lit trop peu ou pas et en dissuade même ses voisins. Rêvons car pour l’heure, en boucle dans les médias, on parlait plus des adeptes du Mollah Omar que de l’esprit de… Mollat, Denis de son prénom, et actuel PDG des Editions Mollat qui emploie un effectif de 107 personnes dont… 57 libraires.

Le promeneur étranger, qui a pourtant déjà visité cette librairie, ne peut que se perdre au milieu d’un tel luxe littéraire et scientifique qui tapisse les murs des 15 espaces dédiés aux lettres et aux savoirs. Butant contre des tables bien rangées et garnies d’ouvrages sur lesquels des petites cartes rédigées à la main vantent ou conseillent telle nouveauté fraîchement sortie en poche, on se laisse guider par un mystérieux sens de l’orientation qu’on dirait commandé par tel gros volume de philosophie haut perché ou tel autre ouvrage classé avec les nouveautés. L’ordre alphabétique des auteurs et la provenance géographique des ouvrages ajoutent à la confusion des choix. Bien entendu, on s’était promis de sortir son petit bloc-note virtuel que les smartphones mettent aujourd’hui à disposition. On y a pourtant noté tel ouvrage en indiquant le nom de l’éditeur et même le prix en euros à cinquante cents près. Mais d’autres livres vous font de l’œil et soudain on vient de se rappeler le titre du premier roman de cet étrange écrivain satiriste et scénariste palestinien qui écrit en hébreu, Sayed Kashua: «Les Arabes dansent aussi» (Nous avons déjà rendu compte de son deuxième et excellent roman Et il y eut un matin dans une précédente chronique à La Vie éco) Mais où le trouver ? Dans quelle aire linguistique ou géographique ? Lui-même ne saurait pas et c’est cette double et oxymorique identité : un Arabe palestinien qui écrit en hébreu, romans, scénarios et chroniques dans le quotidien israélien Haaretz qui le rend intéressant, en plus de son réel talent. Aucune trace de lui à la lettre K dans les rayons des romans traduits de l’hébreu. La libraire la plus proche, tête plongée dans son ordinateur, nous renvoie poliment à son élégante collègue aux grosses lunettes dont la monture noire anthracite rompt la blondeur de sa frange. Répétant à deux reprises en écorchant le nom de Sayed Kashua, elle y renonce et propose qu’on lui communique seulement le titre. Les Arabes dansent aussi. Elle ajuste ses lunettes et tape : Les Arabes ont des soucis. Non, on n’a pas ce roman, dit-elle, en lisant à haute voix et sans laisser trahir le moindre signe d’étonnement. «Excusez-moi, mais le roman s’intitule plutôt Les Arabes dansent aussi. Et par les temps qui courent ils ont, en effet, aussi des soucis, beaucoup de soucis». Mais la libraire, professionnelle jusqu’au bout de ses ongles bien vernis, ne va guère relever ce qui aurait pu être interprété comme un mauvais trait d’esprit, dans une actualité tout aussi mauvaise. Finalement, le roman est disponible, mais il n’est pas sorti en poche. Il n’est rangé ni dans les rayons dédiés aux romans israéliens, ni dans ceux réservés aux auteurs arabes palestiniens. Tout un destin, celui de la vie et de l’œuvre de Sayed Kashua. C’est aussi l’étrange et mystérieux destin des livres, de ceux qui les écrivent, et de ceux qui les vendent ou les lisent.