Les analystes financiers au pilori

L’horizon de temps des analystes n’est pas celui des entreprises. Ce qu’ils cherchent, c’est recommander à  l’achat une action qui, pensent-ils, fera mieux que le marché demain, pas dans un an ou deux, ou cinq ! C’est aussi ce que demandent beaucoup de leurs clients.

Le landerneau de la finance nationale est en émoi : la baisse sensible des cours de la Bourse, les turbulences des investisseurs institutionnels, les annonces d’une presse spécialisée sur l’imminence d’un krach boursier, les polémiques sur les manipulations des cours.

Dans ce climat de fébrilité, deux nouvelles rassurantes : le wali de Bank Al Maghrib affirme solennellement qu’il n’y a pas de gros risques sur le système financier ; et une nouvelle circulaire du CDVM sur les règles déontologiques garantissant l’intégrité du métier d’analyste. Tout le microcosme de la finance savait que la profession souffrait de certaines irrégularités. Moraliser la pratique de ce métier, améliorer la qualité des analyses, traiter les conflits d’intérêts devenait une exigence pour lever ce climat de doute sur la transparence des transactions.

Chargés d’évaluer les entreprises cotées et de déterminer leurs perspectives de valorisation en Bourse, les analystes n’assument-ils pas un rôle fondamental dans l’orientation des décisions des investisseurs ? Leurs réflexion et opinion donnent lieu à des «notes d’analyse», qui se terminent par une prescription simple : acheter, vendre ou conserver.

Qui paie ces analystes ? Il y a toutes les configurations possibles. Certains sont salariés de sociétés de gestion d’actifs, de banques d’affaires ou de compagnies d’assurances. Beaucoup d’analystes travaillent pour les banques ou les courtiers par lesquels les investisseurs doivent passer pour acheter ou vendre des titres. Sont-ils totalement indépendants ?

On s’est aperçu que l’analyse financière de certains organismes n’était pas forcément indépendante en raison des intérêts puissants que ces institutions peuvent avoir à ce qu’un analyste publie une note «positive».

Le problème de conflit d’intérêts se pose en termes particulièrement crus dans des organismes qui sont à la fois intermédiaires sur le marché, et conseils de grandes entreprises émettrices. Ces affaires rappellent que les analystes ne sont pas tous «pros» et honnêtes mais surtout que des schémas pervers de rémunération peuvent créer bien des tentations. Mais, il est malsain de laisser croire que l’activité de l’analyse est plus ou moins malhonnête.

Une bonne transparence permet d’avoir des analystes dépendant d’un intermédiaire ou d’une banque sans que s’y attache une suspicion aujourd’hui légitime en raison de l’opacité qui règne sur ce petit monde.

Bien entendu, établir des règles déontologiques, clarifier les relations que l’établissement employeur de l’analyste entretient avec l’émetteur, sanctionner les collusions, est une démarche essentielle. Elle n’est pas, pour autant, suffisante. Il faut donner aux analystes les moyens de comprendre en profondeur les entreprises qu’ils suivent.

Les analystes ont tendance à se laisser influencer, dans leur jugement sur les entreprises, par l’air du temps, la mode. La plupart des analystes sont jeunes, en tout cas jeunes dans la fonction qu’ils occupent, ce qui fait qu’ils manquent du recul nécessaire. La plupart d’entre eux ne connaissent pas la vie en entreprise. Qu’ils décollent le nez des écrans pour avoir la distance nécessaire ! C’est rare. Alors, faute d’expérience «industrielle», ils ne peuvent voir l’entreprise que de l’extérieur, ne s’appuyant que sur les variables financières données aux marchés.

Ce qui implique d’élargir le champ et la substance des présentations des analystes à des domaines tels que la compétitivité de l’entreprise, les forces et les faiblesses de son management, l’étude de ses actifs immatériels (qualité des hommes et des femmes, culture de l’entreprise, valeur de la marque, etc.), et enfin, à une analyse en profondeur du bilan (endettement, liquidités, capacité d’emprunt, adéquation des lignes de crédit, etc.).

Par ailleurs, la mission des analystes est délicate. Aussi consciencieux soient-ils, il leur est impossible de savoir ce qui se passe vraiment dans une entreprise. On ne leur livre pas les petits «secrets de fabrication». Il y a des options stratégiques que l’entreprise ne doit pas dévoiler sous peine d’affaiblir sa position concurrentielle.

De plus, une entreprise cotée n’a pas le droit de divulguer d’informations privilégiées à un tiers sans quoi elle risque de commettre un délit d’initié. Faute de mieux, les analystes en sont donc souvent réduits à raisonner par secteurs d’activité et à procéder à un travail comparatif, de «benchmarking», comme on dit dans leur jargon. De plus, l’horizon de temps des analystes n’est pas celui des entreprises. Ce qu’ils cherchent, c’est recommander à l’achat une action qui, pensent-ils, fera mieux que le marché demain, pas dans un an ou deux, ou cinq !

C’est d’ailleurs aussi ce que demandent beaucoup de leurs clients. Il faut donc avoir de bonnes «perfs» à court terme. Enfin, l’analyste n’est pas un prophète : il se trompe, subit les effets de mode, et ne lit pas dans le marc de café. Aussi, ceux qui utilisent les travaux des analystes doivent garder leur liberté de jugement. Celui qui investit ne doit s’en remettre à personne d’autre qu’à lui-même pour prendre sa décision.