Les ailes du papillon

Les prochaines élections présidentielles américaines ne seront
pas seulement une affaire intérieure car elles se joueront entre celui
qui confortera l’impérialisme et celui qui dotera l’Amérique
d’un impérium, une force d’arbitrage et de régulation.

Les tenants de la théorie du chaos donnent souvent l’exemple du battement d’ailes du papillon au large du Pacifique qui provoquerait un raz-de-marée sur les côtes du Chili.
Les petites choses ont de lourdes conséquences, que dire donc des grandes. Ce qui se passe en Palestine ou en Irak, voire la politique interieure américaine, n’est pas affaire d’experts ou curiosité d’observateurs. Ce qui se passe nous interpelle et nous touche. Oeuvrer pour la paix en Palestine, pour le retour à la normale en Irak, c’est défendre les intérêts du Maroc et de ses citoyens. Le Maroc, c’est-à-dire sa diplomatie, ne peut se désengager de l’arène internationale. J’avais dans ces colonnes défendu l’idée d’un désengagement du processus de paix, mais en plaidant pour un redéploiement thématique.

Les partenaires du Maroc sont les travaillistes et non le Likoud
S’embarquer dans le brouillard c’est faire à coup sûr fausse piste. Et selon l’adage marocain, quand on se perd, on s’accroche à la terre. C’est-à-dire on revient aux sources. Les partenaires du Maroc ont toujours été les travaillistes et non le Likoud, pour la simple raison que les travaillistes sont des adeptes du bargaining (négociation) et savent que, pour asseoir la paix, il faut la contrepartie de la terre. Le Likoud est un adepte du prix fixe, à prendre ou à laisser. La paix pour la paix.
Cela, alors qu’Israël vit une crise d’identité des plus graves, et je renvoie le lecteur à l’excellent article d’Avraham Burg, ancien président de la Knesset dans son article sur «La fin du sionisme ?» qui a fait le tour du monde (Herald Tribune, 6-7 septembre). On voudrait que les gardiens du temple diplomatique s’adonnent à un exercice désuet mais bénéfique: la lecture. Par les temps qui courent, c’est trop demander peut-être.
Cela dit, l’épicentre des secousses politiques à l’échelle du monde arabe est en passe de basculer du côté de la Mésopotamie. Parce qu’elle met face à face la première puissance mondiale et une nébuleuse, parce qu’elle oppose la plus vieille civilisation à la plus jeune. Parce que l’imbroglio s’enchevêtre davantage, et a des conséquences fâcheuses sur l’Amérique, son image et sur le monde.

On ne peut avoir l’ «imperium» sans avoir l’adhésion des cœurs

Les Américains savent que pour faire la guerre il faut la force, et ils en ont. A l’opposé, ils sont de plus en plus conscients que pour faire la paix il faut la sagesse, mais, malheureusement, les Américains n’en ont pas fait preuve. Les voilà qui font appel aux mangeurs d’escargots et producteurs de chocolat. Les voilà, leurs maîtres du Pentagone, en train de visionner le film de la bataille d’Alger. Piteuse image de ceux qui refusaient tout conseil, tout avis. Mais l’Amérique, la vraie, celle des pères fondateurs, est en train d’imprimer son cours. Et c’est à cette Amérique qu’il faut se rallier. Non pas celle qui, sur les murs de Rabat jouxtant le club américain, écrit vertement et sans vergogne le graffiti “F… the world” (le mot qui commence par F dans son intégralité, sur ton œil Ô Ben Addi !), mais celle qui a pris sur elle de ramener l’espoir, «restore hope».
Après le ressentiment, l’épreuve de l’analyse. La guerre de l’Irak n’a pas exorcisé le 11 septembre, n’en déplaise à Thomas Friedman qui continue de claironner, à coup d’éditoriaux, des lendemains qui chantent avec des Sayyed appréciant la dolce vita, mais elle a exacerbé la cassure. Les Américains, selon les sondages, se sentent de moins en moins rassurés, de moins en moins aimés, de moins en moins adulés. On ne peut avoir l’imperium sans avoir l’adhésion des cœurs.
Je ne sais qui avait dit, au lendemain de la guerre en Irak, que celle-ci avait consacré l’émergence d’une bipolarité, entre Etats et opinions publiques. Ça a tout l’air d’être vrai, et le contrepoids que les décision makers à Washington reconnaissent c’est celui de leur opinion publique et non celui des décideurs de Berlin ou de Paris. Les prochaines élections présidentielles américaines ne seront pas affaire interne. Elles se joueront entre celui qui confortera l’emprise impérialiste américaine, et celui qui dotera l’Amérique d’un imperium, c’est-à-dire une force d’arbitrage mondiale et de régulation qui se met au dessus de la mêlée, et qui tâche d’être honest broker. Un duel entre les cowboys qui sont en passe de fourvoyer l’Amérique et menacer le monde et les foundings fathers qui ont été les artisans du progrès, des droits de l’Homme, en Amérique, et dont l’exemple a inspiré le monde.

P.S : Dans sa dernière livraison, «The Economist», dans un excellent dossier sur l’Islam et l’Occident, a dressé dans un article le parallèle entre le Maroc et l’Egypte, deux nations historiques ; le hasard a voulu que le jour où j’ai lu le dossier, j’ai vu se dresser un grand panneau sur une artère de Rabat, orné de la khmissa de Lalla Fatima, avec le célèbre slogan “Ma tqich bladi”. L’Egypte, qui a été secouée par le terrorisme, a préféré mettre en exergue un verset coranique, celui de l’appel du Patriarche Abraham : “O Mon Dieu, fais que de tout temps ce pays soit paisible” ( ). La différence est de taille : là où on puise dans un répertoire «beur», les Egyptiens ont opté pour une appropriation de l’Islam. «No comment»