Les affaires, une mauvaise affaire ?

Décrétons l’amnistie pour le passé, tordons le cou
au système rentier et installons un véritable Etat de droit. Ce
combat-là, pour le pays, vaut mieux que de se payer quelques notables.

Les crimes économiques remontent à la surface. Plusieurs affaires sont devant la justice et la Cour spéciale de justice n’a jamais eu autant de «personnalités» à juger.
Il est naturel que des responsables suspectés de délits soient traduits devant un tribunal pour répondre de leurs actions. Cette lapalissade, comme toutes les autres, ne mange pas de pain. La situation est beaucoup plus complexe.
Les affaires jugées actuellement, dans toute leur gravité, ne sont que des symboles d’une vérité lancinante, qui implique un traitement politique. Ce pays était gangrené par une gestion mafieuse. Une bonne part du capital domestique a été constitué de manière délictueuse.
Que nous démontrent les affaires en cours ? Les établissements publics étaient considérés comme des vaches à lait, beaucoup de marchés étaient truqués, le système bancaire, du moins sa branche publique, distribuait sans compter. Et, pour corollaire, des bénéficiaires qui font partie de la crème du monde économique d’aujourd’hui. Cette réalité-là était connue de tout le monde. Les affaires en cours ne font qu’expliciter les mécanismes de l’enrichissement illicite. Incroyable mais vrai, le vol basique était de mise, des marchés payés sans être jamais effectués, en 1992, et à Casablanca s’il vous plaît; les gens ne manquaient pas d’air.
Cependant, ce à quoi on assiste actuellement n’est satisfaisant ni sur le plan de la justice ni sur le terrain de la politique. Sachant tous que la rapine était courante, quel que soit le nombre de détenus à juger, ils apparaissent comme des boucs émissaires, la justice sélective n’étant pas la justice.
Aujourd’hui, des dizaines d’individus sont livrés à l’opinion publique dans une sorte de cirque judiciaire. La présomption d’innocence n’existe pas dans ce genre de procès. Quant au secret de l’instruction, c’est une notion étrangère à notre presse en général.
On ne construit pas un Etat de droit en manipulant la justice. Un tribunal d’exception, au chapitre de la mort, n’est pas habilité à juger le vrai procès : celui d’un système dévoyé qui a permis l’éclosion de riches en détruisant des richesses. Ce procès-là, politiquement, nous sommes incapables de le mener. Pourquoi ?, s’indigneront les petites biches. Tout simplement parce que nous sommes à l’intérieur d’un système qui a mué sans être détruit, sans même que la menace de sa destruction soit potentiellement une réalité.
Cette mutation a été amorcée au début des années 90, sur tous les plans. La catastrophique campagne d’assainissement devait signifier aux opérateurs économiques que la donne avait changé. La méthode n’étant pas bonne, il est manifeste que le message a été brouillé.
A l’époque, l’auteur de ces lignes, qui n’avait pas courbé l’échine devant la vague populiste, qui a défendu l’honneur d’hommes comme Ali Ammor, Mohamed Bennani-Smirès ou autres, contre les puissants de l’époque, avait écrit en substance : «La sortie du système de la rapine, la fin du makhzen économique ne peut-être que politique». Je le pense toujours.
A l’époque, je pensais à un discours fort de feu Hassan II amnistiant le passé mais annonçant la plus grande des fermetés pour l’avenir. La fameuse théorie du temps zéro, qui a suscité l’ire de ces révolutionnaires de la vingt-cinquième heure, qui exigent du sang aujourd’hui pour se disculper de leur lâcheté d’hier.
On devrait enseigner dans nos écoles de commerce comment des entreprises bien connues ont été broyées par le même système qui a fait leur richesse. Croire qu’il ne s’agit que d’individus peu vertueux est enfantin. Le système était d’origine politique, d’essence étatique. Juger aujourd’hui quelques individus pour satisfaire le goût de vengeance des masses est injuste et restera toujours insuffisant aux yeux du peuple. Faire le procès de tous ceux qui ont palpé l’argent du contribuable nécessite la transformation d’une grande partie du Maroc en goulag. La rapine était liée à la rente, cette dernière est-elle finie ? Les deux étaient couvertes par le règne du non-droit ; en sommes nous sortis ? Décrétons l’amnistie pour le passé, tordons le cou au système rentier et installons un véritable Etat de droit. Ce combat-là, pour le pays, vaut mieux que de se payer quelques notables. Fussent-ils les représentants de la tendance la plus honnie du système. Il n’est pas sûr que la vengeance soit constructive et le spectacle ne remplace jamais le courage politique. Celui-ci consiste souvent par ailleurs à aller à contre-courant de l’opinion générale, qui n’est pas l’opinion publique comme les plus lucides le savent