Les abeilles du Nouvel An

Cela fait bien des siècles que l’abeille Å“uvre avec abnégation
pour l’humanité. Mais tout le monde s’en fout lorsqu’elle a des soucis.
Chez nous, les abeilles butinent dans les pà¢tisseries et elles prennent même goût aux gà¢teaux salés, pizza, quiches et autres. Etrange !
Ces insectes auraient-ils muté ?

Vous allez rire, mais pour cette première chronique de l’année 2008, j’ai envie de la consacrer et la dédier à  l’insecte le plus noble et le plus utile que l’homme ait jamais connu depuis qu’il est sur terre. Il n’y a pas de raison que les médias, partout dans le monde, désignent chaque année un homme ou une femme, comme si la terre ne connaissait que ces bipèdes bavards, agités et égotistes. L’insecte à  l’honneur est l’abeille. Cette infatigable butineuse est au service de l’homme depuis qu’il l’a domestiquée au cours de ce qu’on appelle l’Antiquité. Cela fait bien des siècles donc que l’abeille Å“uvre avec abnégation pour l’humanité et participe grandement à  la survie de la faune et de la flore. Mais tout le monde s’en fout lorsqu’elle a des soucis. On file des prix Nobel de la paix à  tel homme politique parce qu’il a fait faire un film catastrophiste sur l’environnement ; ou à  tel autre parce qu’il a fait la bise à  son ennemi et apposé sa signature au bas d’un bout de papier dont personne ne respectera ce qu’on y écrit dessus. Les abeilles ont des soucis ces derniers temps et elles désertent par colonies entières les ruches au grand dam de leurs amis apiculteurs. Aux Etats-Unis comme en Europe, on parle déjà  du «syndrome d’effondrement de colonie». Les spécialistes, parce que les abeilles ont aussi fort heureusement leurs spécialistes, se perdent en explications quant à  ce mystère : OGM, pesticides et dégradation de l’environnement ainsi que son corollaire : le changement climatique. Mais aucun expert ne s’aventure à  donner une explication satisfaisante tant le mystère est épais. En attendant, plus l’agriculture intensive se développe et s’industrialise et plus les abeilles se font rares. Paradoxalement, c’est grâce aux vertus pollinisatrices de l’abeille que toutes les plantes à  fleurs et toutes sortes de végétations ont pu se perpétuer depuis des millions d’années. Seuls les apiculteurs, autre espèce en voie d’extinction, tentent de tirer la sonnette d’alarme, mais en vain. Face aux industries phytopharmaceutiques, ils ne font guère le poids.

Au Maroc, l’abeille n’est pas plus protégée et nous subissons les mêmes conséquences sans pour autant être au même niveau de développement économique ou agricole des pays occidentaux. Voilà  un autre impact négatif de la mondialisation et il n’est pas le seul. Cependant, on a remarqué depuis peu à  Rabat, mais probablement aussi ailleurs, un étonnant phénomène qui n’est pas sans lien avec le mystère de la disparition des abeilles en Europe. Depuis Ramadan dernier, deux pâtisseries situées en plein centre de la capitale sont devenus de véritables ruches géantes. En effet, les vitrines de ces deux commerces sont tapissées d’une nuée d’abeilles pendant que d’autres colonies butinent entre pâtisseries à  la crème et gâteaux au faux miel. Tout ce spectacle se déroule au milieu d’une clientèle, d’abord apeurée puis vite tranquillisée par des pâtissières enfoulardées, replètes et insouciantes : «C’est rien, c’est que des abeilles et elles ne piquent même pas», rassurent-elles comme s’il s’agissait de gentils chiens ou d’autres animaux domestiques. En fait, elles sous-entendent que ce n’est tout de même pas des mouches. Encore heureux ! mais le spectacle n’est pas banal et ce sont souvent les étrangers qui se montrent les plus étonnés. Nos compatriotes, eux, dans leur infinie et légendaire hospitalité, ont tôt fait d’accueillir cette immigration d’insectes avec le sourire. Car, et certains en sont persuadés, ces abeilles ne peuvent venir que d’ailleurs. Ce qui pourrait donner une explication aux spécialistes européens qui sont à  la recherche de leurs butineuses disparues. Mais à  observer le comportement de cette génération spontanée d’insectes qui se gave de pâtisserie de toutes sortes, on remarque qu’elle n’est pas indifférente aux produits salés : quiches, pizza et autres briouates de kefta. Abeilles mutantes ou insectes affamés qui se nourrissent de ce qu’ils trouvent ? Mystère et boule de gomme. Toujours est-il que ces pollinisateurs ne doivent pas polleniser autres chose que les bennes à  ordures qui jouxtent les dites pâtisseries. D’ailleurs, on trouve de moins en moins de mouches dans ces endroits. Pourquoi ? Comment ? Ont-elles des soucis de santé elles aussi ? Que disent les experts ? Rien, tout le monde s’en fout. Mais vous me direz que si maintenant les abeilles commencent à  bouffer des pizza et des quiches au thon dans les pâtisseries du centre-ville, les mouches n’ont plus qu’à  aller se saouler la gueule au bistro d’en face.