Les à¢nes et les autres

En remontant jusqu’à  noé et son arche, vous savez qui est l’animal qui avait embarqué en dernier et in extremis avant le déluge ? bien sûr, ce fut l’à¢ne. alors que la première bête à  monter à  bord, dit-on, fut la fourmi. que cette bestiole minuscule, besogneuse, travailleuse et méritante soit la première, personne n’y trouvera rien à  redire. mais pourquoi l’éléphant ou la girafe, par exemple, avant l’à¢ne ?

De tous les animaux sur terre, et ce, depuis la nuit des temps, c’est très souvent à l’âne que l’on pense lorsqu’on veut se moquer de quelqu’un ou  lui coller des sobriquets relatifs à sa stupidité. Tout le monde connaît les contes de Jeha, les fables et anecdotes des anciens adaptées à toutes les cultures et traduites dans presque toutes les langues. Dans toutes cette littérature populaire l’âne est pris pour ce qu’il a toujours été : une bête de somme et un animal dénué de toute ruse ou intelligence. Bref, un quadrupède exploitable et corvéable à merci mais patient, endurant et résigné. Entêté parfois, mais s’il n’obéit pas, ce n’est point par un quelconque mauvais  esprit ou un goût de révolte mais seulement par ignorance et manque d’intelligence. Tel est l’âne dans l’imaginaire universel où même les religions ont joué un rôle prépondérant dans la perception de cet animal de la famille des équidés. Cette dernière compte naturellement une autre espèce qui est aux antipodes de l’âne : le cheval, noble et flamboyant quadrupède dont les poètes ont tressé les louanges et les aèdes, chanté la beauté, la prestance et la majesté. Eh oui, la vie est injuste car au sein  d’une même famille équine, certains membres s’en tirent mieux que d’autres. Comme chez les humains. Alors les humains, justement, parlons-en. On a lu, il y a une semaine, dans la presse (Al Massae du 20 juillet dernier) et en première page, une information où l’âne a été cette fois-ci à la fête. En effet, il paraît que des habitants d’un douar (bourg) près de Sidi-Kacem ont célébré en grande pompe le mariage d’un âne, la nuit même des noces de leur élu parlementaire. Le mariage du premier était destiné à moquer celui du second qui aurait voté, lors d’élections locales, pour un candidat dont les gens du douar ne voulaient pas. Cela peut paraître très difficile à appréhender pour un politologue patenté, mais pas pour la population de ce douar qui s’est vengée de son édile en parant le pauvre équidé de toute la panoplie vestimentaire qui sied à un  jeune marié : burnous,  tarbouche et tout le toutime. On ne sait pas ce qu’ils ont fait pour les babouches, mais on imagine la vaste  rigolade de tous les habitants du bourg. Un rire franc et massif, comme un vote dans ces élections où les dés sont pipés d’avance. Les électeurs du douar ont poussé la mascarade jusqu’à ériger une tente caïdale et y inviter les habitants des bourgs environnants. Une autre bête a fait les frais de  ces noces d’âne : un mouton a été sacrifié pour les agapes de circonstances, car sans méchoui, il n’est point de fête qui vaille. Tout est prétexte à la boustifaille, et ce n’est pas parce qu’on veut se venger de son représentant au Parlement qu’il faut s’interdire les  plaisirs du ventre. Et à  propos de plaisirs, on a oublié l’âne dans cette affaire car on a beau être un âne, on n’en est pas moins animal et  mammifère qui plus est. Bref, on n’a pas pensé à la mariée, à savoir l’ânesse. Dans ces coins-là, où on est à cheval, si l’on ose écrire, sur  le droit d’aînesse, on a bien vite oublié le droit de l’ânesse.
L’âne a donc et  de tout temps été victime des hommes. Moqué, battu, méprisé et négligé. Tenez, en remontant jusqu’à Noé et son Arche, vous savez qui est l’animal qui avait embarqué en dernier et in extremis avant le Déluge ? Bien sûr, ce fut l’âne. Alors que la première bête à monter à bord, dit-on, fut la fourmi. Que cette bestiole  minuscule, besogneuse, travailleuse  et méritante soit la première, personne n’y trouvera rien à  redire. Mais pourquoi l’éléphant ou la girafe, par exemple, avant l’âne ?  A quoi sert une girafe, d’ailleurs ? Qu’est ce qu’elle a fait de bien pour l’humanité, à part exhiber son interminable cou dans les zoos, tutoyer les cimes des arbres et prendre tout le monde d’en haut ? Mais bon, c’est Noé qui était le commandant de bord et Noé faisait ce qu’il voulait. Depuis, rien n’a changé pour l’âne. Eternel victime de l’injustice des hommes, il traîne cette réputation de looser jusque dans les douars les plus reculés du pays. Une seule fois il a été à son avantage, ce fut peut-être l’unique occasion si vous vous rappelez les ruses de Joha ou la fable de la Fontaine (Les deux versions c’est du  kifkif bourricot comme disaient les colons à propos justement de l’âne) : «Le meunier, son fils et l’âne» où il a été porté par un homme, pour un temps, pour un temps seulement.  Il s’agit de la fable de ce vieux meunier et son fils qui portent un âne sur leur dos pour aller le vendre au marché. A leur passage les gens se moquent d’eux. Il en est de même lorsque le petit est monté sur le dos de l’âne en laissant son père trotter à ses côtés. Bref, quoiqu’il fasse de son âne, il se trouve toujours quelques moqueurs pour  l’en dissuader. Finalement, il va décider de n’en faire  qu’à sa tête et monte son âne avec son fils. La morale de cette fable, c’est que quoique l’on fasse, il y aura toujours des gens pour jaser. Mais vous remarquerez qu’il n’y a aucune morale pour l’âne qui, lui, et comme toujours, ne gagne rien dans cette histoire alors qu’il en est la vedette. La morale de cette morale : celui qui est sous un fardeau en connaît seul le poids. Ainsi va le monde pour les ânes comme pour les autres.