L’épidémie de la pensée PowerPoint

Frank Frommer, ancien journaliste, a récemment publié un ouvrage critique sur un logiciel devenu l’outil privilégié de communication dans le monde des organisations : La pensée PowerPoint : enquête sur un logiciel qui rend stupide (éditions La Découverte).

Frank Frommer, ancien journaliste, a récemment publié un ouvrage critique sur un logiciel devenu l’outil privilégié de communication dans le monde des organisations : La pensée PowerPoint : enquête sur un logiciel qui rend stupide (éditions La Découverte). Livre dans lequel il montre comment PowerPoint cesse d’être seulement un outil de présentation pour devenir une manière de se représenter des solutions aux problèmes du monde.

Le titre du livre ne peut laisser indifférent. Plus aucun domaine d’activité n’est épargné aujourd’hui par le défilement des slides animés et la succession des «bullet points» : des conseils d’administration aux assemblées locales, des ministères à l’université. Nous sommes nombreux à avoir utilisé le logiciel PowerPoint. Sommes-nous pour autant devenus stupides ? La question semble incongrue mais interpelle tous les utilisateurs de cet outil.

L’auteur a analysé en profondeur ce qu’il appelle désormais la «pensée» PowerPoint, avec ses listes à puces, ses formules creuses et sa culture du visuel à tout prix. L’intérêt de son travail est qu’il démêle l’écheveau de «l’originalité» de ce logiciel élevé au rang de référence. Son enquête a une dimension universelle qui nous renseigne aussi sur l’usage qui en est fait dans nos milieux de la décision, particulièrement l’administration.

En effet, l’administration a subi une contamination généralisée de PowerPoint. Cette épidémie s’est accélérée avec l’externalisation massive de l’expertise et l’hégémonie exercée par des bureaux de consulting grâce à cette arme qui a puissamment accru l’influence de leurs modèles de pensée. Au fil du temps, ces modèles dominants diffusés par PowerPoint se sont propagés dans et en dehors de l’administration. Ils ont ainsi favorisé une uniformisation du discours, une standardisation de la façon d’échanger et de décider qui envahit tous les lieux du pouvoir. L’administration construit stratégies et organisations à coup de matrices et de «camemberts» de plus en plus soignés.

PowerPoint se révèle une puissante machine de manipulation du discours, transformant souvent la décision ou tout simplement la prise de parole en un spectacle où la rigueur n’a plus aucune place. Plus grave, ce logiciel a fini par imposer de véritables modèles de pensée issus du monde de l’informatique et de la communication. Des modèles distillant une «novlangue» particulièrement indigente. Le style cognitif des slides est conçu pour raccourcir la démonstration et le cheminement de la pensée. Le recours aux puces (bullet points) simplifie et rigidifie la pensée. Les formes discursives, graphiques et scénographiques mises en œuvre permettent d’assembler discours et images. 

L’auteur de l’ouvrage démontre que le format PowerPoint privilégie un mode de communication où les mots semblent vidés de toute substance. Il suffit de consulter plusieurs présentations, notamment dans le domaine économique ou financier, du type de celles qui sont organisées lors des conseils d’administration des établissements publics pour prendre la mesure de cet appauvrissement de la langue.

Les formules sont répétitives, les libellés elliptiques et les formules passe-partout : «Une croissance soutenue», «Un environnement tendu», «Amélioration significative», «Un cours volatil», «Des fondamentaux solides», «Taux d’activité impacté», etc. A force de formules toutes faites et de mots vides, le discours se contracte pour ne devenir qu’une suite de lieux communs de ce que l’auteur désigne par la novlangue médiatico-économique. Le vocabulaire utilisé dans ces représentations use et abuse de l’euphémisation.  Quelques obsessions sémantiques caractérisent cette novlangue, tel l’emploi, immodéré du lexique militaire. On y parle sans cesse de «stratégie», de «position», de «cible», de «feuille de route», de «sécurisation».

L’usage d’anglicismes, l’abus d’acronymes et d’abréviations rend bien souvent le message énigmatique : autant de raccourcis qui permettent de se soustraire au travail de réflexion nécessaire à l’élaboration d’une argumentation.
La langue de PowerPoint détient également une puissance d’injonctions par l’emploi excessif de verbes à l’infinitif : «rationaliser», «promouvoir», «sensibiliser», «déployer», etc.. Les messages sont conçus sous forme de mots d’ordre vagues avec des phrases telles que «capitaliser sur notre modèle», «assurer une forte croissance», «renforcer nos actions d’optimisation».

 Ce langage devient le vecteur utilitaire d’une information naturellement positive et optimiste, le support idéal d’un discours qui doit séduire et mobiliser tout en jouant sur l’autorité et la compétence. Les présentations normalisées de PowerPoint ne permettent pas à l’auditoire de débattre ou de contredire ; elles revêtent une mise en scène du savoir. Du même coup, PowerPoint permet la dissémination de la «pensée unique» avec ses valeurs de simplicité, rapidité, performance, tout en séduisant un auditoire hypnotisé par la beauté des chiffres et des courbes.

Le plus frappant est la perversité de ce dispositif discursif comme l’ont relevé nombre de ses utilisateurs et non des moindres dans les différentes sphères de la décision à l’échelle internationale.

Je conseille la lecture de ce livre à tous nos décideurs quel que soit le lieu de leur activité. PowerPoint sous-entend en effet une idée d’échanges et de débat, d’interactivité, alors que toute sa langue, fragmentée, n’invite qu’à l’injonction, à l’autorité. Le logiciel est devenu le support privilégié d’une pensée qui préfère l’action à la réflexion.

Si son usage est devenu incontournable, il faut se protéger de sa contamination en préservant sa capacité de réflexion car le logiciel participe à l’abandon du sens critique, à l’adhésion aveugle, à une nouvelle forme de «servitude volontaire».